Chronique n° 48 : Hommages oubliés

Un lecteur assidu de mes chroniques me fit, tout récemment, cette remarque : « Cher Monsieur Blandin, vous avez tout de même omis, jusqu’à présent, de traiter un sujet ! ». Je cherchai l’omission. Tant de choses sont à dire… 

N’apportant pas la réponse qu’il attendait, mon interlocuteur me rappela le discours du Président du Conseil Viviani. En effet, le 2 août 1914, il s’adressa aux femmes françaises en des termes si éloquents que l’on peut presque les citer de mémoire. « Debout donc, Femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la Patrie ! Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur les champs de bataille. Préparez-vous à leur montrer demain la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! Il n’y a pas dans ces heures graves de labeur infime, tout est grand qui sert le pays. Debout, à l’action, au labeur ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ».

Je dois donc rendre hommage à toutes ces femmes françaises qui ont suivi les exhortations du Président Viviani. Elles les ont même dépassées et pour atteindre des sommets imprévisibles. Depuis le début de cette terrible guerre, il est souvent fait mention dans « le champ de travail » de toutes ces professions citadines : ouvrières dans les usines, chauffeurs de bus, voire de taxis… On mentionne aussi les « munitionnettes » qui fabriquent les obus et les cartouches pour le front. Mais à bien lire les phrases officielles, il s’agit aussi et surtout du champ de travail de la terre qui doit être cultivée, moissonnée et ensemencée. Je voudrais donc rendre un vibrant hommage à ces femmes meusiennes, ces magnifiques ouvrières de la terre.

La Meuse est un département agricole, essentiellement agricole. Nos envahisseurs, c’est certain, le savent bien puisqu’ils veillent, souvent avec férocité, à ce que les récoltes soient rentrées. Et par qui donc le seront-elles ? Principalement par les femmes. Mères, épouses, sœurs ou filles de soldats au front, elles sont employées de force pour tous les travaux de la ferme. Le fruit de leur labeur n’est pas engrangé pour la famille mais versé comme tribut à la soldatesque germanique. Pour toutes ces paysannes de la Meuse envahie, voilà un drame qui s’ajoute aux malheurs du temps. Elles travaillent pour l’ennemi et ne reçoivent que le minimum pour survivre. A l’appel du discours, elles se sont mises debout en août et leur obéissance patriotique a été détournée en un asservissement par notre ennemi. Je leur rends hommage pour les souffrances qu’elles endurent autant physiques que morales.

Car la terre exige des bras. Ceux des hommes manquent ; elle réclame, alors, ceux des êtres qui restent. La terre exige des soins constants et harassants. La Patrie a mobilisé les hommes et les chevaux, la terre utilisera les femmes. Même si dans la Meuse libre, exempte de toute occupation étrangère, les produits récoltés resteront au pays, le travail demeure identique : labours, moissons, fenaison, le bois à rentrer, les vaches à traire, le potager à cultiver, les animaux de ferme à entretenir… A tout cela s’ajoutent les travaux domestiques avec les enfants à nourrir, les parents à soigner et, naturellement, le logis à nettoyer. J’ai vu, pas loin d’ici, trois femmes labourant un champ ; deux étaient attelées à l’avant, la troisième dirigeait la charrue. Oui, Monsieur le Président du Conseil, les Femmes françaises se sont levées et les Meusiennes, debout comme vous l’avez demandé, sont bien plus grandes encore que toutes les autres car elles souffrent de la présence de l’ennemi sur un tiers du département.

Au-delà de ces hommages, je pense à toutes ces femmes qui sont touchées par la guerre. Un homme au front c’est trois ou quatre femmes éplorées. Comme je l’ai dit plus haut, une veuve, des orphelines, des sœurs sans frères et des fiancées sans avenir, voilà le malheur féminin pour une mort au front. Le prix à payer pour les Femmes françaises est un tribut exorbitant. Elles resteront toujours debout mais demeureront meurtries à jamais. La blessure du cœur ne tue pas mais ne guérit pas !

 

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