Chronique n° 47 : Une autre Grande Mademoiselle

« Je vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable… » C’est en ces termes que Madame de Sévigné annonce le mariage en 1670 de la Grande Mademoiselle, cousine du Roi Louis XIV. Mais c’est d’une autre qu’il s’agit, ici. Elle mérite aussi – et pour le moins- le qualificatif de grande. Elle pourrait en ajouter bien d’autres, d’ailleurs, et l’auteur des fameuses lettres changerait de sujet tout en gardant le même style. Je vais vous parler d’une belle histoire.

Il faut d’abord parler de Dugny. J’avais négligé de citer ce village lors de mes pérégrinations au Sud de Verdun. Et pourtant, il y a vraiment de quoi dire ! Avant le front, entre Meuse et route vers Bar-le-Duc, l’armée a installé des centres logistiques qui servent à la fois de points de ravitaillement, de gites d’étapes, de dépôts de munitions… Rappelez-vous, j’avais déjà cité comme exemples Sommedieue et Heippes. Il faut maintenant ajouter Dugny sur la Meuse à moins de dix kilomètres de Verdun. Dugny possède une magnifique église romane fortifiée datant du XV° siècle. Puissent les obus boches l’épargner ! Mais dans cette commune siègent également des hôpitaux et des ambulances.

Car c’est là que réside toute l’importance actuelle du lieu. Il n’est pas une simple étape de passage pour les hommes et le matériel ; il est aussi et surtout un grand centre de soins et d’évacuation pour les blessés. D’ailleurs, depuis le mois de février le personnel médical reçoit chaque jour des soldats qu’il faut soigner en urgence, trier et faire évacuer vers l’arrière. Dugny a encore quelques habitants qui sont restés ; leurs demeures sont souvent volontairement mises à la disposition de l’armée. Je pense en particulier au château de la famille Navel. D’autres maisons sont réquisitionnées avec le consentement plus ou moins forcé des propriétaires…

L’infrastructure médicale est impressionnante à Dugny. Une ambulance y arrive le 24 mars, juste un mois après le début de l’attaque sur Verdun. Le 18 avril, après le bombardement de l’infirmerie de Bevaux, à Verdun, on utilise l’église qui sert de Centre de Triage. Puis le Prieuré sert, à son tour, de Centre Chirurgical. En avril, d’autres ambulances s’installent dans la commune. On en dénombre au moins huit. Au cours du mois de juin, le Centre de Triage a reçu plus de 10 000 blessés. Naturellement, pour pouvoir les accueillir il faut des lits ; environ 1 500 lits sont mis à disposition à Dugny même ou à proximité. Les hôpitaux ordinaires d’évacuation (HOE), le personnel médical avec ses docteurs, ses chirurgiens et ses infirmiers, les brancardiers qu’ils soient au niveau du Corps d’Armée, de la division ou du régiment ne chôment pas. Encore moins les ambulances !

Parmi celles-ci, on ne peut passer sous silence celle de Mademoiselle de Baye, notre Grande Mademoiselle du jour. Yolande de Baye s’est dévouée, dès le début de la guerre, à l’exemple de sa mère, à la cause des blessés. Elle a investi toute sa dote et sa fortune personnelle dans l’achat et l’équipement d’ambulances. On m’a précisé le nombre : trois. Elle a suivi celle de Dugny. J’ai cherché à la rencontrer mais elle m’a volontairement échappé non par timidité mais par modestie. J’ai compris aussi que son dévouement exigeait sa présence constante auprès des blessés et non en compagnie d’un journaliste pour relater son action admirable. Je me contente donc de témoignages directs et indiscutables. Elle dispose à Dugny d’une équipe d’infirmières, au nombre a priori de quatorze, tout un matériel chirurgical et même… une installation radiographique. A plusieurs reprises, elle a tenté de venir ici ; elle a d’abord reçu une fin de non-recevoir du Général de Castelnau. Mais, le 4 mars, le Général Pétain lui donne son autorisation. Un habitant, Bruno Montfré, (qu’il soit vivement remercié de son témoignage !) m’a rapporté les faits suivants : « Mlle de Baye soutenait le moral des blessés en s’entretenant avec chacun, en écrivant aux familles. Chaque tente était décorée d’un drapeau français, les intérieurs garnis de fleurs, les extérieurs de bancs, de fauteuils et de chaises mis à la disposition des blessés ». Ainsi, elle a donné sa fortune, soigné sans relâche et soutenu nos braves soldats avec l’affection d’une patriote et la tendresse d’une femme.

Oui, elle apparaît bien plus grande que la demoiselle cousine du Roi puisqu’elle est devenue la Dame bienfaitrice du Poilu. L’hommage rendu aujourd’hui n’est pas que justice, il est surtout devoir. Mes chroniques pourraient être consacrées uniquement à des hommages tellement nombreux ils sont à exprimer, à faire connaître, à rendre publics. La France c’est cela aussi. La France de l’immédiat arrière-front qui soutient le combattant ; cette France qui, par son dévouement, sa générosité et son altruisme, ajoute encore une gloire immense au courage sublime des combattants de l’avant.

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