Chronique n° 46 : La lettre

J’aurais pu choisir un autre titre pour être plus explicite mais ma pensée aurait été falsifiée, trahie même. Le pluriel était tentant mais il dévalorisait le mot. Le singulier et la majuscule montrent toute l’importance qu’il faut accorder au sujet et celle-ci n’est pas exagérée. La lettre avec le colis sont devenus, depuis le début de la guerre, des faits quotidiens. Ils collent à la vie du soldat et prennent le pas sur la soupe. Si celle-ci n’arrive pas, le Poilu s’en passe ou se débrouille. Tel n’est pas le cas pour la Lettre. Si elle vient à manquer rien ne la remplace, rien d’autre ne peut réconforter. Le Poilu écrit et reçoit du courrier et se désole, au sens fort du terme, quand il ne peut lire. C’est un fait nouveau dans l’histoire des guerres. La durée de ce conflit l’explique mais, plus encore, c’est l’enfer vécu qui le justifie.

Mais je dois l’idée de prendre la Lettre comme sujet de chronique à Maurice Ravel ! Quel lien peut-il exister entre le grand artiste et la poste militaire ? Je m’explique. J’avais assisté à Paris à un concert ; le musicien impressionniste avait remporté un vif succès. Or, le mois dernier, juste avant qu’il ne parte pour Chalons, je le rencontre au Café des Oiseaux à Bar-le-Duc. Heureux de faire personnellement sa connaissance, notre conversation quitte rapidement le domaine musical pour celui de la guerre. Hélas. Je lui pose plein de questions sur son parcours militaire. Maurice Ravel comble ma curiosité avec une réelle simplicité et une grande affabilité. J’entends encore ses paroles.

« J’ai eu bien du mal à entrer dans l’armée. Elle ne me voulait pas. Trop maigre ! Que penser de cet argument… Comme si cela avait de l’importance quand on veut défendre son pays. Enfin, j’y suis parvenu et j’ai rejoint Bar-le-Duc au début de mars comme conducteur au service de Transport du Matériel à la caserne Exelmans. Je répare et je transporte avec ma bonne Panhard que j’ai baptisée Adélaïde. Je dépanne et livre tout ce qu’on me donne : des vivres, des médicaments, des munitions, du matériel de tout genre, du courrier. Ah ! le courrier vous ne pouvez imaginer son importance ! »

Le mot était lâché. Il me décrivit le circuit des lettres et surtout insista sur le nombre de paquets qu’il transportait. Naturellement, je n’ignorais pas ce fait mais négligeais son importance. Certes, lorsque je suis monté vers les première lignes, j’assistais aux distributions de courriers mais les soldats s’isolaient pour lire leur Lettre. Ils disparaissaient de ma vue et de mon raisonnement. De leur volonté d’intimité naissait une discrétion trompeuse : ils ne parcouraient pas leur courrier, ils lisaient leur Lettre. Tout cela m’échappait et c’est Maurice Ravel, le musicien, qui par ses explications et ses données chiffrées me fit revenir en mémoire ces visions d’hommes tenant dans leurs mains fébriles le papier tant attendu.

L’Etat-major avait été surpris, dans les premiers mois de guerre, du nombre de lettres qu’il fallait livrer vers le front et vers l’arrière. Il avait créé un service postal mais il se trouvera vite débordé d’autant qu’il fallait trier et… vérifier qu’aucune information importante ne circulât. Petit à petit toute une organisation se mit en place : des missions spécifiques furent attribuées aux Bureaux centraux militaires et les zones de combat furent découpées en secteurs postaux. Cependant, il ne faut pas oublier que la Poste militaire ne se contente pas d’acheminer le courrier ; il faut aussi faire parvenir les soldes et toute la correspondance militaire. Les trésoriers payeurs et les chefs d’agence ont du pain sur la planche. Mais revenons aux fameuses lettres du Poilu. Des millions de lettres circulent dans les deux sens par jour. Les familles répondent et donnent des nouvelles ; les soldats rassurent et sollicitent des colis. Si la Lettre reste un bien précieux et privé pour le soldat, il n’en est pas de même pour le colis. Il est partagé. Ce partage est source de joies. Le destinataire fait découvrir les spécialités de son pays ; les bénéficiaires lui rendront la pareille dans les jours à venir.

Dans leur correspondance, les Poilus restent fort discrets sur leur vie quotidienne car ils craignent d’être censurés et surtout d’effrayer leurs proches. Malheureusement, tous ne savent pas écrire et Maurice Ravel me précisait que certains camarades du Train lui demandaient son aide pour rédiger une lettre. D’ailleurs, beaucoup d’officiers, au front, remplissent le même office. Ecrire pour son ami, un subordonné, voire un inconnu, est devenu chose courante Cette solidarité s’exprime simplement car elle se justifie ; les combattants partagent leurs savoirs et leurs victuailles et… leurs misères. Dans les souffrances les hommes se rapprochent. Pourquoi faut-il des malheurs pour unir les cœurs ?

 

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