Chronique n°45 : Un an déjà

Il y a un an, je prenais le train pour me rendre en Meuse. La direction de mon journal m’envoyait en « mission » pour écrire ces chroniques hebdomadaires afin de rapporter les événements marquants de cette guerre en terre lorraine. En fait, je n’ai pas seulement informé mais surtout voulu décrire le courage de ce département et l’héroïsme au quotidien dans les combats. Voilà un an de ma vie qui s’est écoulé et, pourtant, j’ai l’impression qu’une décennie s’est abattue sur moi. La guerre vieillit celui qui la fait et celui qui la subit et même, simplement, celui qui la voit.

Je repense à cette gare de l’Est en ce mois de septembre de l’année dernière. Les brancards jonchaient les quais et les blessés se frayaient un chemin pour quitter ces lieux de tristesse et retrouver leur famille. D’autres réclamaient encore des soins et se laissaient guider par des infirmiers pour rejoindre un hôpital parisien ou un train sanitaire pour la province. Les rescapés de la guerre, quelle que soit leur blessure, faisaient peur. D’ailleurs, leur silence était plus éloquent que tout discours ou ordre du jour. Les soldats désignés pour la relève regagnaient leur point d’embarquement. Ils ne savaient quelle contenance prendre. Regarder leurs camarades et leurs pansements pouvait froisser car ils suspecteraient une curiosité de pitié ; tourner la tête attirerait leur colère car ils entreverraient une indifférence dédaigneuse. C’est ainsi que mon voyage commençait sous les auspices de la souffrance.

Ce sentiment ne devait plus me quitter. A peine arrivé à Bar-le-Duc, je découvrais les réfugiés. A Paris, il y en avait bien sûr, mais leur nombre se diluait dans la capitale. Ici, ils atteignaient le chiffre de trois mille. Pour la petite préfecture meusienne, cela faisait beaucoup. Mais, chose admirable, les Barrisiens prirent les mesures les plus fraternelles à leur égard. Au niveau de la municipalité, par des associations laïques ou religieuses, grâce à de magnifiques initiatives privées, le maximum a été accompli pour soulager ces malheureux venus des contrés dévastées ou occupées. Le secrétaire du Comité au Logement, M. Boller, me détailla avec enthousiasme les belles actions de cet organisme. Comme je l’ai écrit tout au début de mes chroniques, le refugié n’est pas un émigré mais un infortuné.

Naturellement, je ne me suis pas contenté de décrire la guerre dans cette ville. J’ai fait la connaissance d’amis qui m’ont facilité l’accès aux états-majors et, par-là, je me suis rendu sur différents secteurs de combat de la Meuse. J’ai pu, ainsi, arpenter les tranchées de Saint-Mihiel, m’enfoncer dans la boue des Eparges, découvrir la Citadelle de Verdun. Je regrette de n’avoir pu me rendre à Vauquois. Mais, l’accès par le Sud et l’Est était difficile car l’artillerie allemande bombardait les axes de communication. Il aurait fallu revenir en Champagne et passer par l’Ouest. Du moins, c’est ce que l’autorité militaire m’enjoigna. Pourtant, la butte de Vauquois méritait largement le sujet d’une chronique. A l’instar des Eparges, la guerre des mines faisait rage. Puisse cette petite mention d’aujourd’hui réparait mon silence dans le passé ! A Vauquois, la France lutte avec force et détermination ; elle ne cède rien à l’envahisseur.

Je viens de citer Verdun. Comment aurais-je pu ne pas le faire ? Verdun est en flammes depuis sept mois. Verdun l’objet, la cible, de l’ambition ennemie, Verdun la décorée, Verdun la martyre tient toujours. Mieux, nos troupes regagnent, peu à peu, le terrain perdu. L’offensive du Kronprinz s’est brisée sur les murs de la citadelle pour reprendre les mots récents du Président Poincaré. Mais à Verdun est mort le Colonel Driant. Je l’avais rencontré en décembre, l’an dernier. Quelle impression m’a-t-il laissée ! Je croyais qu’il deviendrait un grand chef dont les armées ont tant besoin. Hélas, le Bois des Caures l’a enseveli à jamais.

Je pourrais encore reprendre tous mes souvenirs, un à un, durant cette année de reportages. J’ai vu tant de choses qu’il me semble avoir fait le tour de la guerre. Mais le courage et l’héroïsme n’ont pas limites. Ils se sont donnés rendez-vous en Meuse depuis plus d’un an et ils seront encore là tant que durera le conflit. Je crains que ma direction à Paris finisse par me rappeler. D’autres champs de batailles méritent qu’on en parle. Beaucoup les décrivent déjà mais une plume supplémentaire ne sera jamais superflue. Où que j’aille, où que l’on m’envoie, la Meuse m’aura dévoilé depuis septembre 1915 la grandeur de son sacrifice !

Nicolas BLANDIN, le 26 septembre 1916

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