Chronique n°43 : Ces blessés révoltés et ces blessés perdus

Mon concierge m’a remis toute une pile de journaux arrivés pendant mon absence*. Je me suis intéressé à deux articles concernant le cas d’un blessé passé en jugement. De là est née une réflexion plus générale sur les victimes psychologiques de cette guerre sans fin et sans limites. Toute cette lecture complétée par un constat médical suscite en moi un certain malaise que je ne parviens pas à dissiper. Ce qui dérange c’est l’absence de solutions concrètes et justes. Ce conflit mondial laissera des traces dont on ne mesure pas encore aujourd’hui ni le leur nombre ni leur importance.
Au sujet du procès, j’ai retenu le journal L’œuvre et Le Matin tous deux du 4 et 5 août dernier. Il s’agit du cas Deschamps. Ce zouave a été sérieusement blessé en novembre 1914 ; après une chute de trois mètres due à un bombardement, son système nerveux au niveau des lombaires fut fortement endommagé paralysant ainsi ses membres inférieurs. De formations sanitaires en hôpitaux, Baptiste Deschamps devait se faire soigner par le médecin Major Vincent. La méthode du docteur est particulière. On utilise l’électricité qui, à dose non négligeable, est censée provoquer un choc sur les liaisons nerveuses. Au moment de subir le traitement, d’être « torpillé » dans le langage des patients du professeur Vincent, notre zouave refuse, se révolte et finit par frapper l’officier du Service de Santé. Il passe donc en jugement le mois dernier pour coups et blessure sur un officier supérieur. Il risque la peine de mort. Grâce à son avocat, Me Paul-Meunier, l’inculpé n’est condamné qu’à six mois de prison avec sursis. C’est un désaveu pour le docteur Vincent.
Ce jugement révèle toute une question de droit et de liberté. Un blessé a-t-il le droit de refuser un traitement pour guérir et … repartir au front ? A-t-il suffisamment donné à la patrie pour obtenir cette réforme salvatrice ? Le contraire peut être soutenu. N’est-ce pas une forme de désertion ou de mutinerie à se révolter ? Le Matin, à l’opposé de L’Œuvre, soutient cette dernière thèse. Il conclut -avec une exagération certaine- et sans ménagement pour notre soldat révolté avec ces mots : « Quels seraient la colère et le découragement de ceux que l’on use jusqu’à l’extrême limite des forces devant Verdun, s’ils savaient qu’à l’intérieur il y a des hommes, depuis un an au repos, et qui ne viennent pas les remplacer parce qu’on a pas le courage de leur imposer une douleur toute petite (Sic !) à côté des maux des combattants ! » Je ressens, je l’ai dit plus haut, un malaise dans cette affaire. Toute la question réside dans des limites que le droit ne peut fixer. Deschamps a déjà donné. La clémence est de rigueur.
Mais ceci est un véritable débat. Il est encore suscité par la question des blessés pour cause de traumatismes psychologiques. Hier, j’ai visité hôpital de Fains à cinq kilomètres de Bar-le-Duc et, là, j’en ai croisé plusieurs ; ils étaient en transit pour aller vers un centre spécialisé loin, à l’arrière. Ces blessés peuvent être considérés comme perdus. La raison les a fuis ; la réalité les a quittés. Au nombre des pertes on comptait déjà les disparus. Maintenant il faut ajouter ces blessés perdus. Au drame qu’ils vivent, le doute les entoure. En effet, s’il est une pathologie que l’on peut simuler c’est bien celle-là. Elle fait des ravages internes très difficilement explicables, démontrables, certifiés. La tentation est grande de se montrer choqué (selon l’expression anglaise « shell shock ») pour ne plus retourner au front. Mais dans ce cas extrême, la simulation, surtout si elle est bien exécutée, démontre, déjà en soi, une sorte de déséquilibre mental. Comment imaginer qu’un esprit sain puisse quotidiennement et sans relâche prendre une attitude d’halluciné, de dément… La capacité de jouer parfaitement, continuellement, cette comédie prouve que le soldat est vraiment un traumatisé psychologique. De plus, vivre dans la promiscuité d’un internement asilaire doit endommager sérieusement la psychologie de l’éventuel simulateur.
En somme, la question ne se situe pas à ce niveau. Les traumatisés existent et sont nombreux, qu’ils soient réellement atteints de névroses ou affabulateurs patentés. Dans les deux cas, ce sont des blessés perdus. C’est un mal nouveau. Certes, les armes sont plus meurtrières et plus terrifiantes. Mais dans le passé, le casse-tête, la poix bouillante, les faux ajustées sur les roues des chars, la catapulte aux boulets incendiaires, les haches d’assaut ne déparaient pas dans la liste des horreurs guerrières. La véritable nouveauté réside dans la taille de l’holocauste et la masse des mobilisés. Avec ces six millions (pour l’instant) de soldats en armes, comment peut-on imaginer que tous ressortiront indemnes sur le plan psychologique. La guerre est un massacre innommable et seule une minorité d’hommes surmonteront tant bien que mal les blessures psychologiques. La levée en masse accroît l’horreur parce qu’elle accroît le nombre de victimes.
L’avenir ne sera pas un avenir de paix quoique l’on puisse espérer. Aux grandes armées de conscrits, les grands massacres, les grands drames, les blessures du corps et de l’esprit. Une armée réduite rendra la guerre moins meurtrière et la victoire n’en sera pas pour autant difficile. Que le paysan reste sur sa terre, l’ouvrier à son usine, l’artisan dans son atelier et l’instituteur dans son école. Le soldat de métier et les volontaires sauront nous défendre.
Les blessés révoltés et les blessés perdus, coupables ou simulateurs méritent de toute façon notre indulgence, voire notre mansuétude. Ils ont donné. Par cette attitude, on n’injurie pas ceux qui se battent car à eux vont notre affection et notre admiration.

• J’étais trois semaines dans le secteur de Verdun

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s