Chronique n°42 : Les confidences de Monsieur Heymes (*)

La dernière chronique vous narrait mon voyage retour sur Bar-le-Duc dans un Berliet, ce fameux camion, cette belle réussite française. Arrivé à destination, je revis le dépôt de transit routier tout près de la gare, au bord de l’Ornain. Je regardai filer le courant de cette petite rivière meusienne en songeant que la nature poursuivait son cours immuablement malgré les vicissitudes du temps, sans se soucier des évènements et des déflagrations que l’homme se crée pour son propre malheur. Heymes m’attendait. Pour le rejoindre je me frayai un chemin parmi les nombreux tringlots (**) qui s’affairaient autour des véhicules. Il m’accueillit avec empressement et me lança d’emblée une invitation pour ce soir, chez lui. Il avait des nouvelles encore confidentielles à me communiquer. Il me quitta rapidement pour me permettre de rejoindre mon appartement. Je pus ainsi flâner dans les rues de cette bonne ville de Bar-le-Duc.

Je l’avais quittée il y a déjà trois semaines. J’étais un peu comme perdu. Ce dépaysement ne venait pas tant de la durée de mon absence mais de l’éloignement de cette zone à l’arrière. Ces jours passés avec les soldats, à proximité des premières lignes, façonnent l’esprit et l’âme de l’observateur. Là, les choses quotidiennes prennent des dimensions différentes, un peu comme le soleil couchant qui allonge les ombres. Le crépuscule grandit le naturel ; la guerre valorise l’insignifiant. Au contact de toutes ces réalités, j’ai pu mesurer l’écart qui existe dans l’appréciation des choses.

A Bar-le-Duc, le front semblait tellement loin… Certes, les réfugiés rappelaient le territoire occupé ; certes, les abris signifiaient la menace d’attaques aériennes ; certes, la vue des blessés témoignait de l’âpreté des combats, mais la vie continuait comme si la guerre se déroulait loin dans des terres inconnues. Les gens que je croisais montraient beaucoup de sérénité apparente. Cela contrastait avec le bruit du canon si souvent entendu là-haut près de Verdun et avec la grande fébrilité des tranchées.  En fait, ces Barrisiens étaient les témoins silencieux mais profondément affectés des ravages de la guerre ; ils étaient les membres d’une famille endeuillée d’un père ou d’un fils ou d’un frère. Ou des trois. Le courage des Meusiens, comme celui de la France entière, était exemplaire : il résistait au désespoir, refusait la révolte, favorisait l’émulation des jeunes, renforçait la détermination des anciens. Nous ne saurions jamais rendre suffisamment hommage à ceux qui restent quand le malheur a sévèrement et durablement frappé !

Tout à mes pensées, je constatai que je ne disposai que d’une heure pour honorer l’invitation de mon hôte. Aussi, je me dépêchai. A peine installé dans le salon, M. Heymes ne put prolonger sa patience pour me dévoiler ses confidences. Il me confia. « Je vous le dis tout de suite : beaucoup de grandes choses se préparent du côté de la Roumanie… Je tiens ces informations directement du Ministre de la Guerre, le Général Roques, un ami d’Afrique du Nord où il a servi plusieurs années. Ce qu’il a bien voulu me dévoiler n’est plus un grand secret à Paris mais ici, c’est autre chose ! Vous pouvez le mettre dans vos chroniques. Mais revenons à la Roumanie. Elle a quitté sa neutralité le mois dernier pour rejoindre notre camp. Mais son armée connaît bien des difficultés. Elle est attaquée à la fois par les Bulgares et les Austro-Hongrois. Aussi, la France a décidé de lui envoyer une mission militaire composé de près de deux mille hommes dont environ cinq cent officiers. C’est un général -le Ministre m’a caché son nom- qui dirigera cette mission d’assistance. Tout ce beau monde partira le mois prochain. Sans nul doute, elle redressera l’armée roumaine qui ne manque pas de courage. Il lui faut de l’expérience car elle fut absente lors des guerres balkaniques de 1912 et 1913. La France aidée, même modestement, de ses alliés russes et anglais, lui apportera les connaissances et les techniques nécessaires pour remporter des succès décisifs. C’est avec un cœur enflammé que je vous dis toutes ces choses. L’entrée en guerre toute récente de la Roumanie a fait naître, malgré les revers initiaux, des espérances. Je crois que la clé de la victoire est là. Imaginez dans les Balkans une force roumaine à l’Est et une force serbe, bien reconstituée, au Sud et c’en est fait du front austro-hongrois ! Tel un château de cartes, les Empires centraux s’effondreront. Des Balkans est née la guerre : des Balkans surgira la paix ».

J’admirai l’enthousiasme de M. Heymes. Optimiste indéfectible, il voyait dans chaque indice géopolitique favorable les prémices d’une victoire finale. Pour lui, aider la Roumanie c’était gagner la guerre. Il me parla encore de sa conversation avec le Général Roques. Les Etats-Unis penchaient de plus en plus du côté de l’Entente. Déjà des milliers de volontaires étaient venus combattre dans les rangs de la Légion étrangère ou dans les avions de l’escadrille La Fayette. D’autres apportaient les secours aux blessés au sein de l’American Field Service. Au niveau du gouvernement, le Président Wilson autorise largement l’économie américaine à approvisionner notre pays en nourriture, en métaux, en pétrole… Mais aussi en armes et en chevaux. Pour M. Heymes, les Etats-Unis entreraient en guerre l’année prochaine.

Voilà les confidences de M. Heymes. Même si son optimisme est un peu exagéré quant à la victoire finale venant des Balkans, sa prévision pour nos amis outre Atlantique est réaliste. Ses espoirs ressemblent à l’ombre du crépuscule : un peu trop grands mais tellement vrais !

* Voir premières chroniques

** En argot militaire terme qui désigne les soldats du Train. Terme qui commençait à faire son apparition.

 

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