Chronique n°41 : Le retour en camion

J’étais dans le secteur de Souilly depuis plus de deux semaines. Je devais absolument rentrer à Bar-le-Duc. Là, je pourrais mettre en ordre mes nombreuses notes, transcrire toutes mes observations, mes différents entretiens avec les enseignements que j’ai tirés, exprimer l’admiration que j’ai ressentie face aux innombrables preuves d’attachement à notre Patrie. Elles vont de l’humble dévouement du territorial au sublime sacrifice du fantassin. Partout l’héroïsme du devoir. Il faut que j’écrive tout cela autant pour moi que pour ces fils de France afin que le souvenir demeure et que la Mémoire nationale honore ces hommes à jamais.

Un officier d’état-major me proposa d’effectuer le retour en camion. Aussi, il organisa mon « voyage ». Certes, l’itinéraire n’offrait pas d’ambiguïté mais beaucoup de détails pratiques restaient à régler. Il me choisit un conducteur de Berliet dont la renommée n’était plus à faire. Cette assertion aiguisa ma curiosité… Mon rendez-vous était fixé au lavoir de Heippes, commune peu éloignée de Souilly. A sept heures du matin je m’y rendis. Le lavoir était un beau bâtiment datant du XIX° siècle. Une grande partie du village avait été détruite par les Croates pendant la guerre de Trente Ans et abandonnée par la suite. Pauvre Meuse qui ne cesse d’être martyrisée ! Aujourd’hui Heippes constitue une importante étape logistique. Partout sont entassées des caisses de vivres et de munitions et, tout autour de l’église, une quarantaine de camions attendent le signal du départ.

Un homme grisonnant, à l’allure décidée, s’approche de moi : « M. Blandin ? » Sur ma réponse affirmative, il poursuivit : « Je suis votre chauffeur. Nous partons dans quelques minutes. Faut pas être en retard ; tout est chronométré. » Nous roulions depuis un bon quart d’heure. Je n’avais pas ouvert la bouche. J’écoutais le moteur ; je regardais les à-côtés de la route qui grouillaient de soldats ayant repris leur marche ; mon esprit s’émerveillait devant les capacités techniques du véhicule, si bien entretenu et si efficace dans son rôle de transporteur. Le conducteur lisait dans mes pensées. « Il est beau, hein ! C’est une belle réussite. J’ai ma part dans celle-ci. Au fait, je ne me suis pas présenté : mon nom est Julien Chapoutot et je suis chef mécanicien dans ma section de camions, environ vingt. Je dois cette responsabilité au fait que j’étais contremaître dans les usines de Marius Berliet à Lyon. Quand j’ai été mobilisé, je devais rejoindre la territoriale mais mon patron qui a le bras long m’a fait affecter aux unités de transport. C’est pas pour me déplaire ! Ce camion, c’est le mien. Vous n’avez sans doute pas eu le temps de voir mon « blason » sur ma porte ; j’ai fait peindre Notre-Dame de Fourvière de Lyon. Vous savez, elle a été construite peu après la dernière guerre afin de nous protéger des Prussiens. Ce dessin a sa place ici et maintenant ».

Il me raconta comment il avait été recruté par le « Patron ». Ils avaient le même âge, cinquante ans cette année. Ils avaient débuté tous deux comme simples ouvriers mais Marius, comme il le disait avec une grande simplicité, était très intelligent et grâce à son brevet qu’il vendit aux Américains, il construisit une grande usine dans le quartier lyonnais de Monplaisir. C’est là que la grande aventure commença, dès 1906. Aujourd’hui, plus de cent camions sortent par mois et 5 000 circulent depuis février sur cette route. L’histoire du Berliet de Marius est passionnante. Une prouesse technique ! En l’écoutant, je constate qu’en ce coin  de Meuse se côtoient le génie et l’héroïsme. Et comment voulez-vous que l’on perde cette guerre ! Julien Chapoutot m’expliqua que ce camion pouvait transporter jusqu’à cinq tonnes, qu’il possédait un châssis en tôle d’acier, un moteur à essence 4 cylindres pouvant atteindre, chargé, 25 km/h, que sa boite de vitesses (quatre avant et une arrière) était d’une résistance à toute épreuve, que… Je ne l’écoutais plus vraiment. J’avais compris dans quelle merveille j’étais monté.

Au bout de trois heures nous arrivâmes à Bar-le-Duc, au dépôt central, près de la gare. Je me suis rappelé un article du Times que j’avais lu en mars ; Lord Northcliffe avait écrit une phrase retenue par cœur compte tenu de sa concision et de son importance. Elle est à l’honneur de la France : « La guerre a fait des transports motorisés une science, et l’efficacité française n’est nulle part mieux illustrée ».  Vive la France ! j’étudierai prochainement cette efficacité française… Pour l’heure, M. Heymes (*) m’attend pour dîner. Il a -paraît-il- beaucoup de choses à me dire.

  • Pour ce nom voir les premières chroniques.

Nicolas BLANDIN, le 29 août 1916

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