Chronique n°39 : Des Africains en Meuse

Ma marche sur cette route de la future victoire (j’y crois fermement) dura plusieurs jours. Je ne me lassais pas de côtoyer nos soldats, de les observer, de leur parler, de les écouter dans leur moment de pause ou de grand halte. Leurs bivouacs ne se contentaient pas de les réunir, ils les unissaient. Même si la fatigue limitait les conversations, les regards se croisaient et en disaient long. Leurs yeux, bien plus bavards que leur langue, scrutaient les pensées de l’autre et se racontaient leurs peines, leurs espoirs, tout l’indicible qu’ils ressentaient. La fraternité des soldats passait par cette promiscuité silencieuse. En fait, les Poilus, comme moi, découvraient des compagnons venus d’ailleurs, des visages nouveaux, des dialectes inconnus, des habitudes étranges, des uniformes insolites. Ils découvraient notre empire.

Dans ce cadre, naturellement, les tirailleurs étaient les plus nombreux et, du coup, les moins ignorés. Venus de cette Afrique occidentale et équatoriale française, des rives de l’Atlantique aux confins du Soudan, on les dénommait, cependant, tirailleurs sénégalais, terme générique qui regroupait toutes les races noires de nos colonies. Ils se distinguaient de ceux d’origine maghrébine, d’Algérie surtout mais aussi du Maroc et de la Tunisie. Tous ces hommes possédaient des qualités guerrières indiscutables mais leur vertu de fidélité envers leurs chefs dépassait largement toutes les autres qualités. D’une redoutable efficacité, ils terrifiaient leur ennemi. Des légendes atroces ont circulé pour rendre encore plus effrayante leur combativité. Le soir, dans les bivouacs de l’arrière, autour d’un feu, retentissaient leurs chants rythmés et répétitifs dont la cadence favorisait leurs danses traditionnelles. Outre le courage qu’elles insufflaient, elles avaient aussi pour but d’attirer la protection de leurs dieux et d’éloigner les djinns malfaisants.

            Ces tirailleurs appartenaient à l’infanterie. Mais dans cette armée d’Afrique, ils n’étaient pas les seuls. Comment peut-on passer sous silence la présence des zouaves. Créés sous le Second Empire, ils avaient acquis leurs premiers lauriers -et pas des moindres- en Italie à Magenta et en Crimée sur l’Alma. Depuis, ils n’avaient cessé de paraître sur les champs de bataille. Ils ne pouvaient être absents dès 1914 du théâtre d’opérations et tout particulièrement à Verdun. Cette troupe avait comme originalité d’être uniquement composée de métropolitains malgré un uniforme aux couleurs et à la coupe typiquement nord-africaine. Toutes ces unités ont combattu en Meuse. J’ai vu le 2° Régiment de Tirailleurs Algériens au repos, juste avant qu’il ne monte à Verdun, à Trémont-sur-Saulx, tout près de Bar-le-Duc.  J’ai rencontré le zouave Jean Gauffre du 4° Régiment tout récemment décoré par le Général Mangin de la Médaille militaire. J’ai observé l’arrivée dans un ordre impeccable du glorieux Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc avec le Commandant Nicolaï. Les  drapeaux de ces formations ont été récompensés par d’éminents titres de gloire ; ils ont reçu la Légion d’Honneur, la Médaille militaire et la Croix de Guerre. Mais il ne faut pas oublier qu’à cette infanterie s’ajoutait une cavalerie indigène qui ne déméritait pas, bien au contraire.

En effet, à côté de ces valeureux fantassins, il existe de magnifiques cavaliers dont l’élégance du temps de paix ne déroge pas en temps de guerre. Je veux mentionner ici les Chasseurs d’Afrique et les Spahis que l’on trouve essentiellement en Afrique du Nord. Le Général de Sonis et le Général Margueritte, Meusien de Manheulles, héros tous deux de la dernière guerre, étaient issus de leur rang. Mais aujourd’hui un autre officier de cette trempe se bat sur le front de Verdun : le Général Laperrine à la tête de la 46° Brigade d’infanterie. Il a fait toute sa carrière au Sahara qu’il a d’abord conquis puis pacifié. Au début du siècle, il a créé les compagnies sahariennes qui sillonnent continuellement le désert, apportent la sécurité et l’ordre. J’ai appris, au détour d’une conversation, qu’il était l’ami d’un ermite dans la région de Tamanrasset. La réputation de ce religieux, ancien saint-cyrien, a franchi les rives de la Méditerranée ; en France, il est accueilli comme un saint. Lui aussi avant de porter la bure avait l’uniforme des chasseurs d’Afrique. On dit qu’il voulait être aumônier ou brancardier au front. Mais le commandement l’a obligé à rester sur place car il faut apaiser les Senoussistes en révolte. Cet homme de Dieu est aussi un homme de France. J’ai nommé le Père de Foucauld.

Notre pays est grand.

Nicolas BLANDIN, le 09 août 1916

 

 

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