Chronique n°38 : Des saints dans l’enfer

La conclusion de ma dernière chronique mentionnait ma rencontre après la messe de dimanche avec un aumônier. Comme prévu, je déjeunai avec lui et profitai de la conversation pour me faire une idée la plus précise possible de l’action des prêtres dans la guerre. Mon interlocuteur consentit à répondre à toutes mes questions mais m’imposa le devoir de taire son nom. Ce n’était pas de sa part une crainte de la hiérarchie qu’elle soit militaire ou religieuse, ni un excès de timidité. Il voulait simplement, par modestie, rester anonyme. Il me confiait tout au début de notre entretien : « Tous les prêtres pensent et agissent comme moi. Donner mon identité n’apporterait rien. » En fait, ses actes de bravoure et d’amour du prochain étaient tellement édifiants, qu’il aurait fallu les ignorer ou les taire dans ce compte rendu de dialogue ; ne pas les personnaliser les rendait publiques. Ainsi, il me « raconta » sa vie avec calme et pudeur, avec l’inébranlable certitude que ce qu’il avait fait côtoyait le commun et répondait au devoir. Tout bonnement, disait-il. Et pourtant ! Beaucoup de soldats que j’ai interrogés ont témoigné.

Natif de la région, il avait été élevé au sein d’une famille catholique profondément pratiquante. En 1889, il avait assisté à la cérémonie d’ordination de quatorze prêtres dans la cathédrale de Verdun. Il avait neuf ans et ressentit, alors, une émotion si vive qu’elle changea le cours de sa vie. Peu de temps après, il rentra au Petit Séminaire de Glorieux. Mais 1889 fut aussi l’année de la loi des « curés sac au dos ». Aussi, il effectua son service militaire d’un an en 1901 et rejoignit le 94° RI à Bar-le-Duc. Ordonné prêtre en 1903, il connut la tourmente politique due aux lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui prirent effet en janvier 1906. Le Palais épiscopal de Verdun fut confisqué, sur décision du Préfet, et beaucoup de congrégations religieuses connurent l’expulsion et la spoliation. Mgr Dubois, évêque titulaire cette année-là, résista comme il put à la vague anticléricale et laissa partir à l’étranger bon nombre de religieux. Notre jeune prêtre en fit partie et vécut presque huit ans en Belgique avec les Frères des Ecoles chrétiennes. Sa situation d’exilé n’était pas facile mais, comme l’a écrit Charles Péguy en 1913, ces lois constituent « un régime de guerre en temps de paix ».

A la déclaration de guerre, il rentre aussitôt en France ; il répond ainsi à l’appel de Mgr Amette, Archevêque de Paris, estimant que face au danger qui menace le pays « toute division cesse entre ses fils ». Mgr Baudrillart signe le 19 août un article dans La Croix dont le titre est : « Pour le Christ, pour la France ». L’Eglise catholique a été la pionnière de l’Union sacrée alors qu’elle avait subi la rigueur et parfois la brutalité des lois. En tout état de cause plus de 25 000 prêtres et religieux sont mobilisés. Tous ne peuvent servir comme aumôniers. Beaucoup sont affectés comme brancardiers ou infirmiers. D’autres encore rejoignent les troupes combattantes et occupent les fonctions d’officiers, chefs de section. C’est le cas d’un autre prêtre meusien, l’Abbé Polimann, qui s’illustrera à Verdun. Mais mon interlocuteur, plus âgé de dix ans et de stature plus frêle, devient aumônier de régiment.

Ce qui suit ne vient pas de son discours -peu s’en faut- mais de témoignages, nombreux et incontestables des hommes de son unité. Tous reconnaissent qu’il se dépense sans compter, qu’il accomplit son sacerdoce mais qu’il apporte aussi à tous un réconfort matériel et moral évident. Croyants ou non-croyants, ils admirent cet homme qui, dormant peu, mangeant encore moins, se dévoue quotidiennement. On le voit partout avec sa soutane maculée de boue et son crucifix en sautoir allant d’une tranchée à l’autre. Il confesse, donne les sacrements mais fournit aussi le bout de chocolat qui calme l’estomac ou la goutte d’eau qui apaise la soif. A plusieurs reprises, il a franchi le no man’s land pour aller chercher un blessé. Il célèbre la messe dès qu’il le peut. Il fait alors sourire les fidèles quand il déballe de sa petite valise-chapelle le nécessaire à l’office. Sa chasuble est qualifiée de « caméléon » : elle est blanche, réversible noire ou vice versa, selon les circonstances. Les hommes qui assistent à sa messe sont toujours plus nombreux. Dans ces temps difficiles, la Foi devient nécessaire. Maintenant, en cette année terrible, beaucoup de Poilus conservent dans leur capote une médaille ou une image du Sacré-Cœur.

Tous ces prêtres et religieux sont dignes d’éloges. La plupart sont décorés de Croix de Guerre ou de Légion d’Honneur ou de Médailles Militaires. Lorsque je dis à l’aumônier toute mon admiration partagée, d’ailleurs, par la troupe qui l’entoure, il semble n’avoir rien entendu. Il regarde le ciel et prononce cette phrase de conclusion : « Un de mes confrères a dit qu’il était beau le rôle du prêtre dans cette fournaise. Je fais mienne cette réflexion ».

Qu’ai-je à ajouter de plus ?

Nicolas BLANDIN, le 29 juillet 1916

 

 

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