Chronique n°36 : Sur la route (suite)

La nuit avait été des plus bruyantes. On entendait les coups de pelle et de pioche venant de la route. Son entretien exigeait des travaux incessants durant toute la journée, même à l’heure où les bivouacs commençaient à plonger dans le silence lourd des hommes perclus de fatigue. Les puissants ronflements des soldats ressemblaient pourtant à une musique frêle au regard des bruits et des jurons des terrassiers.
A ma grande surprise ma nuit fut excellente malgré l’environnement sonore. La promiscuité constitue une sorte de sécurité. L’homme seul dans la nuit est craintif et vulnérable. Les premières grottes de nos ancêtres ne les protégeaient pas seulement des intempéries mais créaient un véritable refuge d’où sont nés la famille, puis le clan, puis la tribu, puis la nation…
Les feux de bivouac se ravivaient petit à petit dès que le jour pointait, tôt en cette saison. Il fallait faire vite pour boire le jus avant que le clairon ne sonne le rassemblement. Un morceau de pain dans un quart de café avec une rasade de gnôle, une petite quetsche du pays, et voilà une mise en condition indispensable ! Si le soldat prend son temps pour se sustenter et boucler son barda, la toilette du matin est une formalité quelque peu bâclée… Ici on ne se rase pas.
Le départ est sonné. Le paysage que je traverse a changé de physionomie. La platitude de la veille avec son petit ruisseau qui zigzaguait a disparu. A partir d’Issoncourt se succèdent collines et thalwegs. Le lourd équipement oblige les hommes à marcher penchés en avant. Ils se taisent ; le silence semble alléger leur effort. Peut-être aussi, pensent-ils à leur famille dans ces moments d’inquiétude pour les uns et d’angoisse pour d’autres. N’oublions pas que cette route si elle sera celle du triomphe –à n’en pas douter- elle est aussi, pour l’instant, celle du sacrifice. Je me refuse de rompre le silence. Leur intimité est maintenant le seul bien qui leur reste. Je marche à côté d’eux, mes pas se mêlent aux leurs, j’ai pris la même cadence, j’essaie d’entrer dans leur caste mais, malgré tous mes efforts, je les sens loin d’ici : ils appartiennent à un autre monde. Ils sont un autre monde.
A la pause, je me rapproche de mes territoriaux de la veille. Ils montrent une humeur presque joyeuse. Goguenards, ils plaisantent tout en travaillant dur. La saison et la disparition de la boue les rendent plus gais. A coup sûr, ils jouent volontairement un rôle pour se démarquer des soldats du front, bien plus jeunes qu’eux ? L’un d’eux m’interpelle : « He ! le journaleu, j’vas te présenter Ernest le Jeunot ». Cette apostrophe bien que familière n’est pas méchante. Il poursuit : « Dis, Ernest, v’la quelqu’un qui veut t’voir et te causer ». Je n’avais rien demandé mais je saisis cette belle occasion. Ernest, comme ses camarades, n’était pas tout jeune ; sa grosse moustache à la paysanne contrariait son surnom et ses yeux gris et vifs lui donnaient un air malicieux. Notre échange commença aussitôt.
« On m’appelle le Jeunot parce que je vais avoir quarante-trois ans la semaine prochaine. Parmi eux je suis la jeune recrue. Vous pensez ! A un an près, je rejoignais les régiments pour le front. J’ai fait mon service militaire en 1894. A cette époque, il était de trois ans… J’appartenais au 132° RI. Je garde un bon souvenir, bien que cela fût un peu long… Mais on n’est pas un homme si on n’a pas été conscrit ! D’ailleurs, deux ans après, je me suis marié avec une fille du village d’à côté, la Léa. Vous savez, j’ai même fait deux périodes d’exercices en 1900 et en 1903. Chaque fois cela avait duré un mois. Dans ces périodes, on retrouve des copains et on voit un peu de pays. On rigole aussi… J’savais pas, à l’époque, où s’allait nous amener ! Là, avec le 44° RIT, je travaille sur cette route. Ah ! il en passe du monde ; les automobiles et les camions dessus, les biffins sur les abords ; ceux qui redescendent, pas beau à voir, et ceux qui y vont, triste à regarder. Enfin ! j’pense à ma Léa et à mes deux piots, Julien et René. Ils ont quinze et neuf ans. On dit que nous, les territoriaux, nous ne montons jamais au front. C’est faux. L’année dernière, j’étais en Argonne et je me suis retrouvé en première ligne. Et là, je suis sûr, qu’ils m’enverront dans l’enfer, là-haut. Alors, je n’espère qu’une chose reprendre cette sacrée route au retour, quitte à avoir la tête de ceux qui la descendent, aujourd’hui ! »

Nicolas BLANDIN, le 16 juillet 1916

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