Chronique n°35: La route sacrée

Comme je l’ai promis la semaine dernière, je suis revenu aux côtés de nos chers Poilus. Les considérations tactiques ont leur importance ; elles éclairent et expliquent. Mais il convient de retrouver au sein des combattants la fraternité d’armes et la volonté indomptable de vaincre. Plusieurs solutions m’ont été proposées pour aller « sur le terrain ». J’ai choisi celle -originale, m’a-t-on dit- de prendre la route qui rejoint Bar-le-Duc à Verdun. Je la ferai en deux jours sachant que je m’arrêterai à Souilly. Au-delà il me faut des autorisations spéciales et je veux surtout m’entretenir avec les territoriaux.

Le lecteur doit savoir que le titre de cette chronique, je l’ai volé à Maurice Barrès qui l’emploie, pour la première fois, dans un article pour L’écho de Paris le 14 avril 1916. L’écrivain lorrain me pardonnera sans doute ce vol avoué qui me permet d’honorer ces soldats de l’immédiat arrière-front. Ils montent aussi, quelquefois par nécessité, au combat et se conduisent avec la même vaillance que les « jeunes ». Mais ce point sera traité plus loin. Revenons sur la Route sacrée. Elle l’est par son importance. Elle est sacrée parce qu’elle est vitale. Elle est vitale pour la victoire à Verdun et celle-ci l’est pour la victoire de la France. Barrès a eu du génie à trouver ce qualificatif. La postérité devra conserver cette expression. Je le souhaite. Et pourquoi n’ira-t-il pas plus loin en  imitant les Romains qui ont baptisé  en Via sacra, la route qui mène au Triomphe ?

Je partis tôt de Bar-le-Duc. Mon but était de couvrir les trente kilomètres qui me séparaient d’Issoncourt dans la journée. Les jours sont longs en cette période et si j’avais quelque retard, je pourrai toujours m’installer pour la nuit sans être dans l’obscurité. Le début de cette marche offrait peu d’intérêt réel. Le trafic sur la route ressemblait à celui de tous les itinéraires militaires avec son affluence de troupes dont toutes n’étaient pas destinées à monter sur Verdun. Beaucoup d’unités stationnaient là pour des raisons logistiques.  Ce tronçon, jusqu’à Naives, pourrait se comparer à une immense gare où l’on règle la circulation, coordonne les chargements, dirige les soldats vers d’autres chemins pour éviter les encombrements.

Je fis une pause juste après Rumont et aux abords d’Erize-la-Brûlée. Il y a là un petit ruisseau qui serpente parallèlement à la route. Les soldats en profitent largement surtout par cette chaleur qui nous accable depuis le départ. Je tire mon repas du sac. Le jambon du pays et le pain acheté à Naives font merveilleusement affaire. J’ai trouvé un endroit presque confortable, déjà repéré par des territoriaux qui me font gentiment une place. Ce n’est pas l’heure de converser ; la faim domine la convivialité. Quand les estomacs auront reçu leur dû, la conversation pourra s’établir. L’instant viendra. En attendant et tout en me sustentant, je regarde le trafic. C’est plus qu’impressionnant à voir qu’à expliquer par des chiffres. Ils ont cependant leur importance ; on parle de 90 000 hommes et 12 000 camions par semaines… Mais il y a aussi plus de 8 000 territoriaux pour son entretien.

Ah ! Ces territoriaux, ces Pépères ! On a dit que c’était une armée de seconde ligne. A ce moment de la guerre, cette notion a disparu. Les Pépères meurent au front, justement à Verdun, mais aussi parce que leurs zones de travail se rapprochent inexorablement des zones de combat et que les besoins d’hommes se font cruellement sentir. Ces hommes de quarante-trois ans au moins se montrent aussi valeureux que leurs cadets. On les surnomme parfois les « terribles taureaux ». C’est tout dire… Je les ai vus s’activer durant toute la matinée. Ils rient et plaisantent en maniant la pelle et la pioche ; ils rient et plaisantent en buvant leur pinard à la pause. Ils continueront leur tâche avec le même entrain après le déjeuner. C’est toute la France qui est là : des bras pour l’outil et des mains pour le fusil. Et le cœur pour la Patrie ;

Cette nuit, avant de m’endormir et en regardant cette route sacrée, me reviendront à l’esprit ces lignes de Maurice Barrès : « Au soir, ce grand cordon de voitures s’allume, forme une illumination mouvante… Souvent les illuminations suivent la victoire, celle-ci la prépare ».

Nicolas BLANDIN, le 07 juillet 1916

 

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