Chronique n°34 : La victoire est certaine

Ma dernière chronique relatait, en final, les réflexions tactiques du Général Dubail. Mais la soirée chez M. Heymes n’était pas finie pour autant. Elle s’acheva fort tard dans la nuit car le train du Général retournant à Paris ne partait que le lendemain matin. Aussi, nous le harcelions de questions. Les responsabilités qu’il avait détenues et les postes qu’il avait occupés lui conféraient une compétence que personne ne pouvait mettre en doute. De plus, il était apprécié pour son honnêteté intellectuelle, sa rigueur et sa liberté d’esprit. Il serait long ici de tout retracer mais je ne présenterai ici que ce qui me semble le plus important et surtout ce qui contredit les clichés trop souvent répandus.

Pour relancer le débat, je repris la parole en résumant ses premiers propos. « Ainsi, mon Général, vous confirmez que la doctrine de l’offensive était la bonne tactique et surtout la seule valable pour gagner cette bataille décisive qui conduirait à la défaite rapide d’un des belligérants, à écourter la guerre et, au final, à épargner des vies. Mais cela ne s’est pas produit. Comment l’expliquez-vous ? ». Il s’attendait à cette question. « Le plan Schlieffen a échoué parce qu’un pion divisionnaire allemand s’était mal placé et surtout parce que Moltke n’a pas suivi exactement les directives du plan initial. Il serait long de rentrer dans les détails. De plus, la remarquable réaction française a permis de gagner sur la Marne… Il y a toujours des grains de sable qui empêchent les plans les plus soignés de se réaliser. L’histoire fourmille de grains de sables… De véritables dunes… Toujours est-il que sans cette bataille décisive planifiée par les Allemands, la guerre continue ! ».

Il était évident que la question suivante porterait sur la durée prévisible du conflit. Il devança mon interrogation en la balayant d’un geste d’impuissance. C’était un militaire et non un prophète. Il préféra poursuivre en explicitant encore plus sa pensée. «  Vous allez avoir l’impression que je me répète en particulier si vous vous souvenez de notre dernier entretien à Paris (*). Mais depuis janvier les choses ont évolué sur le front. Une bataille sérieuse est engagée à Verdun. Les Allemands la croient décisive. Cependant c’est mal connaître l’esprit défensif de nos braves Poilus. Les murs de la citadelle ne céderont pas et la guerre continuera… ». Il changea de sujet et exposa quelques considérations plus personnelles appuyées sur des chiffres. « On croit que ce sont les balles, les sabres, les baïonnettes qui tuent nos soldats. Rien n’est plus faux. Ce sont les obus et leurs éclats qui sèment la mort et mutilent à 80%. Allez dans nos hôpitaux et voyez nos blessés ; ils sont tous des rescapés des tirs d’artillerie. Nous le savions dès le début. Nous disions à l’envi que dans cette guerre, la puissance du feu serait telle que les pertes seraient énormes. D’où, encore une fois, la nécessité d’une guerre courte gagnée par cette fameuse bataille décisive.  Mais changeons de sujet. Aujourd’hui certains discours inutiles discréditent l’Armée. J’ai déjà amplement parlé de la doctrine de  » l’offensive à outrance » alors prenons un autre exemple. Certains mauvais esprits ont critiqué notre pantalon rouge ; ils avaient raison mais en partie seulement. Je vous l’ai déjà expliqué, M. Blandin (*). Je n’y reviens pas. Je vous précise seulement que les obus quand ils tombent ne choisissent pas la couleur et ne sont attirés par aucune préférence… et ils assassinent à 80%. Mais il y a bien d’autres poncifs plus qu’éculés ».

Je repris la parole. « Mais alors nous sommes condamnés à subir sans espoir de gagner ou, peut-être un jour, suite à l’extinction de l’adversaire ! ». « Non ! Nous mettons en œuvre des techniques et des moyens nouveaux ; nous cherchons à ouvrir des fronts vers les Balkans, voire plus loin ; nous poursuivons le blocus pour asphyxier l’économie allemande ; nous voulons convaincre les neutres de rejoindre notre camp, comme nous l’avons fait pour l’Italie, l’année dernière. Dans cet ordre d’idée, nous mettons beaucoup d’espoir à entraîner la jeune Amérique à nos côtés. Le soldat français de 1916 n’est plus le conscrit de 1914. Il a acquis une expérience et des compétences qui seront indispensables pour exécuter cette fameuse percée indispensable à la victoire. Il reconnait les obus sur leur trajectoire, il utilise remarquablement la grenade à main. L’artillerie de tranchée a fait des progrès énormes. La victoire est certaine. Mais il faut se hâter lentement. A agir trop vite, on court à une offensive meurtrière et inutile ; à décider trop tard, les pertes s’accumulent. Le bon coup au bon moment. L’Etat-major et le politique y réfléchissent. Il faut que chacun apporte la pierre, spécifique à son domaine ; les idées préconçues ou les directives à l’emporte-pièce n’ont pas leur place ici. Ce n’est pas facile de séparer les organes de décision pour raisonner et les réunir après pour agir. Mais c’est ainsi ».

La discussion, comme je l’ai dit, s’est poursuivie longtemps encore. Il y avait du bon sens et de la sincérité dans les propos du Général. Avant cette soirée, je n’arrivai pas à me rassurer sur l’avenir. On formait des vœux mais on n’entrevoyait pas réellement la fin. On expliquait parfaitement les choses qui s’étaient déroulées mais on ignorait totalement celles qui allaient arriver. Cette percée, où, quand, comment ?… Et pourquoi les Allemands n’en auraient pas l’initiative et la réussite. A trop défendre, on se démoralise et à trop attaquer on s’épuise. Mais quand nous nous sommes séparés, je compris que l’issue victorieuse était vraisemblable. Nos politiques, nos généraux avaient entièrement confiance dans la détermination de nos soldats.  Ce point était capital. Car ce sont nos Poilus qui  détiennent la victoire dans leurs mains et dans leur cœur. Les plans les plus ingénieux ne peuvent réussir sans la valeur du soldat qui monte à l’assaut ou qui défend sans reculer.

Il faut que je revienne aux côtés des Poilus ; là sont le courage et la victoire !

(*) Chronique 14 du 11 janvier 1916

Nicolas BLANDIN, le 01 juillet 1916

 

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