Chronique n°33 : Avec une délégation de Belfortains

On a souvent tendance dans ces moments de grande souffrance de nous croire au centre des malheurs. En Meuse, cette vision égocentrique est tout aussi compréhensible qu’excusable. Il n’en demeure pas moins qu’ailleurs et pas très loin d’ici, d’autres Français subissent également les misères de la guerre. Je pense naturellement -mon titre l’indiquait- à Belfort. Cette ville n’est pas prise au hasard. Vous savez que M. Heymes, présenté au début de mes chroniques, est de ce territoire. C’est d’ailleurs grâce à lui que j’ai pu, en janvier, m’entretenir à Paris avec le Général Dubail. Cet officier général est de Belfort…

Tout cela a favorisé une rencontre avec une délégation de Belfortains. Elle a été pour moi extrêmement intéressante et instructive. J’ai fait la connaissance d’hommes et de femmes qui, réfugiés en 1914, devenaient des « rapatriés » cette année. Ce n’est pas commun, il faut l’avouer. Par ce biais, j’ai découvert des Français tout heureux car ils rentraient chez eux. Je vais l’expliquer plus loin. D’autre part, j’ai revu le Général Dubail au cours de ces moments de grande amitié et de solidarité. Commençons par la délégation.

Dès le début de la guerre, le Général Thevenet, commandant la place, déclare Belfort en état de siège. Nous sommes le 3 août. Du 4 au 15 août, entre 20 000 et 25 000 habitants sont évacués autoritairement par trains réservés et envoyés dans les départements voisins à l’arrière. Certains gagnent Paris. Cette évacuation forcée répond à une politique dure mais réaliste : faire partir les « bouches inutiles », c’est-à-dire les personnes non indispensables à la défense de Belfort. L’opération ne se fait pas sans douleur. Les bagages emmenés sont limités au strict nécessaire ; les biens restés sur place sont l’objet d’inventaires succincts, dressés à la hâte. L’avenir sera peu-être chargé de surprises…
Cependant, un an après cette expulsion sans ménagement la ville est déclassée et les évacués peuvent revenir. Naturellement, ce retour ne s’exécute pas comme le départ. Certains attendent quelque temps la suite des évènements. Les journaux ont mentionné des bombardements aériens. Cette nouvelle est vraie. Jusqu’à présent, les « taubes » allemands ont largué environ 300 bombes et torpilles. Mais il faut également ajouter les tirs de canons à longue portée avec des obus de 380. Outre les dégâts considérables, on relève une centaine de victimes. Après avoir subi le siège de 1870-1871, la citadelle est maintenant bombardée.
Les Belfortains refugiés à Paris ont décidé de rejoindre leur petite patrie en passant par Bar-le-Duc. Le Général Dubail les accompagne, en civil. Ce déplacement est d’ordre privé ainsi que la cérémonie qui va suivre. M. Heymes, autre compatriote, les accueille dès leur arrivée en gare. Comme d’habitude sa générosité est au rendez-vous. Il a fait venir Mme Schneider, veuve du dernier maire, décédé il y a deux ans et ancien premier magistrat de la ville pendant vingt ans. Il a offert un buffet, servi dans son hôtel particulier, pavoisé du drapeau national. Un lion en plâtre trône sur la table officielle. La France est celle de l’Union sacrée. Une bourse est offerte à chaque famille pour aider à sa réinstallation. Mais l’heure de la séparation est arrivée : Mme Schneider et la délégation reprennent le voyage pour Belfort.
Le soir, le Général Dubail reste à dîner chez M. Heymes. Je suis également invité. Naturellement la conversation tourne autour du même sujet : la guerre. Me souvenant de la pertinence des jugements du général, je lui pose cette question délicate : « Pourquoi avons-nous cru que la guerre serait courte ? ». Il plissa ses moustaches et après un court temps de réflexion, il me répondit sans hésitation : « Nous ne l’avons pas crue, nous l’avons désirée, voulue. Ce n’est pas la même chose. La pensée stratégique de tous les belligérants se résumait à cet axiome : seule une bataille décisive marquera rapidement la fin de la guerre et limitera donc les pertes qui seront énormes compte tenu de la puissance de feu utilisée. Or, cette bataille décisive ne pourra être gagnée que par une offensive brutale, à outrance, une manœuvre frontale, appuyée par des feux de très forte intensité. Dans ce cas, les pertes seraient considérables durant l’action mais forcément limitées dans le temps. Car une bataille décisive gagnée au début de la guerre est la solution pour épargner des vies humaines. La défensive prolonge le conflit ; la guerre de tranchées est la plus coûteuse en pertes. Il aurait fallu que la guerre de mouvement des premiers mois décide du sort de la guerre. Le plan Schlieffen a failli réussir. Son échec nous a épargné la défaite mais tue inexorablement depuis plus de deux ans ! »
Cette conception s’éloigne radicalement des clichés que l’on répand parfois trop rapidement. Cette journée belfortaine avec la délégation et le général m’a permis de découvrir encore beaucoup de choses. Le déracinement des civils vient parfois des consignes données par nos autorités militaires. Nous sommes ici ou là l’artisan de nos propres malheurs. Nous avons aussi, hélas, des jugements péremptoires avec des arrêts sans discernement et sans connaissance réelle. Le Général Dubail l’a démontré.

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