Chronique n°32 : Une terre de batailles

Une chronique écrite hebdomadairement rend fragmentaires les événements rapportés et ressemble aux feuilletons publiés dans des journaux par épisodes éloignés dans le temps : on retient les derniers mais il faut résumer les tous premiers. Il en est de même pour celles du messager que je suis. J’ai rapporté les faits tels qu’ils se sont présentés dans la chronologie et j’ai souligné certains aspects particuliers suite à des rencontres (Commandant de Rose, Lieutenant-colonel Driant, Général Dubail…) ou suite à des opportunités (déplacements à Sampigny, à Marbotte, dans la Calonne…). En les relisant, je me suis aperçu que j’avais cité Vauquois mais sans trop y insister, que j’avais mentionné le personnel médical sans le présenter réellement, que j’avais totalement négligé le rôle des aumôniers militaires ou même tout simplement précisé la place des religieux dans la guerre. Du travail m’attend. Il manque aussi et surtout une sorte de synthèse des batailles livrées en Meuse.

Pourquoi cette synthèse ? A lire mes chroniques successives, on peut perdre de vue qu’elles ont toutes eu lieu non seulement dans un seul et même département, mais essentiellement dans un quadrilatère  d’une cinquantaine de kilomètres de côté, de l’Argonne aux abords de Pont-à-Mousson et d’Etain à Rembercourt. Terrible constat ! Il faut absolument le souligner : dans cette guerre où le front s’étale de la Mer du Nord aux Vosges, on meurt principalement en Meuse. Les chiffres le démontrent.

En 1914, on se bat dans la région d’Etain et de Buzy,  puis au sud du côté de Rembercourt, Sommaisne, La Vaux-Marie et enfin du côté de la Calonne. Là, meurt Alain-Fournier. Apres combats d’août et de septembre où l’on compte déjà des milliers de morts. Une fragile, éphémère et trompeuse accalmie succède à cette confrontation initiale. Mais l’année 15 sera meurtrière en Meuse. L’Argonne, la Woëvre, Vauquois, Les Eparges, Saint-Mihiel, tout est en feu. C’est un hiver rude suivi d’un printemps pluvieux. Ces calamités climatiques s’ajoutent aux souffrances du combattant. Les pertes se chiffrent par dizaines de milliers sur chaque secteur. Apparaissent aussi les mines sur la Crète et sur la Butte. Le lecteur aura compris qu’il s’agissait respectivement des Eparges et de Vauquois.  Cette année, l’enfer a débuté à Verdun et la bataille continue encore à l’heure où j’écris. On prend, on perd et on reprend Fleury-devant-Douaumont. Cela s’est répété plus de dix fois. Vaux vient de se rendre et les Allemands se rapprochent dangereusement de Verdun. Ils ne vont certainement pas relâcher leurs efforts et on peut s’attendre à une recrudescence d’attaques dans les jours à venir. Pour autant croit-on qu’ailleurs le calme soit revenu ? Nulle part. Un seul exemple suffit à convaincre. Le 14 mai dernier, une mine allemande estimée à 60 tonnes d’explosifs a fait sauter tout le sommet de la Butte : cent huit victimes dans nos rangs. Aux Eparges, l’intensité a faibli mais les combats perdurent. Les pertes s’accumulent.

A lire les comptes-rendus militaires, à recueillir les informations aux sources officielles, il ne semble pas erroné de dire : parmi nos héros morts sur tous les champs de bataille, un soldat sur cinq a perdu la vie en Meuse. C’est dans ce département que se livre la confrontation dans sa forme la plus terrifiante et la plus meurtrière. Il y a des explications tactiques, voire stratégiques. Mais les raisons ne font que renforcer les faits. Pour le Poilu qui combat seuls comptent le devoir à accomplir et le sacrifice à offrir. Il fait confiance aux chefs quant aux décisions prises et aux ordres donnés. Mais au bout du message d’attaque, du coup de sifflet ou de clairon pour l’assaut, il est là, lui, le soldat de France, qui sort de la tranchée et défie la mort. Pour certains, un court instant.

La Meuse est une terre de batailles. L’histoire et la géographie ont tracé son destin. On pouvait croire et espérer que tout cela appartenait au passé ; que les Huns refoulés aux champs catalauniques aux confins du département, que les Bourguignons de Charles le Téméraire renvoyés chez eux, que les Suédois de la guerre de Trente Ans rassasiés de leurs pillages, que les Prussiens de 1873 nantis et repus de notre argent et de leur conquête, que tout ce monde cesserait de venir…Ils essaient encore mais ne resteront pas !

Nicolas BLANDIN, le 16 juin 2016

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