Chronique n°31 : L’Honneur dans la reddition

Il y a deux jours, le 7 juin, le Fort de Vaux est tombé. Mais pas comme Douaumont, le 25 février. Ce n’est pas la surprise et la ruse qui ont gagné ;  la résistance de nos Poilus était ici farouche. Elle a montré aux Allemands que l’on ne conquiert pas facilement une place française. Des semaines d’assauts et de contre-attaques, un déluge de feu (jusqu’à huit mille obus par jour), l’usage du lance-flammes et des gaz n’auront pas réellement eu raison de cette garnison héroïque. Seule la pénurie d’eau a obligé les défenseurs à se rendre. L’honneur a été sauvé et les vainqueurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés.

Dès le début de la bataille avec l’occupation (je ne dis pas la prise) de Douaumont,  Vaux représentait un objectif majeur pour l’ennemi. Pièce importante dans l’échiquier fortifié, elle devait impérativement changer de mains. Pour ce faire, les Allemands creusaient et se rapprochaient inexorablement des abords immédiats de la fortification déjà sérieusement endommagée. A la fin de mai, ils étaient à moins de deux cent cinquante mètres du cœur de l’ouvrage. L’assaut final se préparait donc. Hélas, si la garnison tenait et espérait des renforts, elle épuisait dangereusement ses dernières ressources.

L’histoire du Fort constitue une sorte de prélude au drame de ces jours-ci. Construit par petites étapes, il fait partie, naturellement, du système Séré de Rivières mais il a subi souvent des modifications depuis 1881, date des premiers travaux. A partir de 1889, on procède à un bétonnage renforcé sur l’ensemble de l’ouvrage. Il y a un peu plus de dix ans, s’opèrent de nouveaux changements suite aux décisions de la Haute Commission des Places fortes : on améliore sa capacité de résistance par des aménagements complémentaires et on accroit sa puissance de feu. Les fossés s’élargissent et des coffres  en béton armé remplacent les caponnières initiales jugées trop vulnérables. Tout est fait en sorte pour que la défense soit ferme et sûre.

Cependant, le Fort de Vaux est sur un lieu de passage. Les troupes qui relèvent ou qui évacuent la zone séjournent momentanément dans l’ouvrage. Elles utilisent son infrastructure d’où découle un encombrement plus que gênant pour les permanents. Pire, la réserve d’eau, déjà limitée, s’épuise rapidement. Cela sera fatal aux défenseurs. Ils sont au nombre d’environ 300 : deux compagnies dont une de mitrailleuses du 142° RI, une section de sapeurs, une dizaine d’artilleurs, quelques territoriaux, des infirmiers, des télégraphistes… Tout ce petit monde est entré dans la légende depuis avant-hier. Ces hommes sont commandés par un homme exceptionnel.

Le Commandant Raynal vient d’avoir 49 ans. Enfant du Sud-ouest, il fréquente le lycée d’Angoulême. Mais sa vocation militaire le pousse à s’engager, dès ses 18 ans, au 123° RI, le régiment de La Rochelle. Cinq ans après, en 1890, il prépare et rentre brillamment, treizième, à Saint-Maixent. Il en sort l’année suivante major de promotion.

Qu’il me soit permis de faire ici une légère digression ; elle ne nous éloignera pas du sujet et donnera des explications complémentaires sur le héros. Cette école de Saint-Maixent, symbole de rigueur et pépinière de chefs particulièrement aptes aux responsabilités dans la troupe, permet aux sous-officiers les plus remarqués et les plus compétents d’accéder à l’épaulette. Dans cette armée française où l’amalgame est la règle et un gage de réussite, plus du tiers du corps des officiers est issu de ce système de formation et de recrutement. Ainsi, chaque soldat porte dans sa giberne… un bâton de Maréchal. A Saint-Maixent et à Saint-Cyr se forme un creuset où se fondent les grandes vertus militaires et la belle fraternité des compagnons d’armes. Les élèves de la première apportent l’expérience et la maturité ; ceux de la seconde séduisent par leur jeunesse et leur enthousiasme. Ainsi, il n’y a pas de rivalité mais une réelle complémentarité, véritable force enviée à l’étranger.

Mais revenons au Commandant Raynal. A sa sortie d’école et ayant le choix, il demande de rejoindre l’Algérie au sein du 3° Régiment de Tirailleurs Algériens à Constantine. Cette Armée d’Afrique forge des officiers de caractère. Raynal est l’un de ceux-ci. A la veille de la guerre, il est Commandant. Blessé deux fois en 1914, une fois en 1915, il est déjà Officier de la Légion d’Honneur. C’est cet homme-là qui commande depuis le 14 mai le Fort de Vaux. Les Allemands ne le connaissent pas mais ils ne tarderont pas à découvrir dans cet adversaire un défenseur hors pair. Tout est dit.

Après une résistance acharnée qui rappelle celle de nos soldats à Mayence en 1793, celle de nos chasseurs à Sidi-Brahim en 1845, celle de nos  légionnaires à Camerone en 1863, Vaux cessa le combat le 7 juin. Les Allemands, admiratifs, reconnaissant le courage des défenseurs, rendirent les honneurs à la garnison faite prisonnière. Le Commandant Raynal est parti avec ses hommes en captivité, en Allemagne, mais il reste avec nous. Sans nul doute, l’Honneur a accompagné sa reddition.

Nicolas BLANDIN, le 09 juin 1916

Une réflexion au sujet de « Chronique n°31 : L’Honneur dans la reddition »

  1. Ping : Les Chroniques de Nicolas BLANDIN | Le Blog des Messagers du Centenaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s