Chronique n°30 : Rupt-en-Dévouement

Ne cherchez pas, cher lecteur, la localisation de cette commune. Vous ne la trouverez pas. Vous avez en Meuse un Rupt-aux Nonains, un autre devant Saint-Mihiel, encore un autre à la frontière du Luxembourg sur l’Othain. Il y a même un Belrupt près de Verdun. Celui dont il est question ici est dit en Woëvre. Ce dernier terme semble un peu abusif. En effet, situé à l’Est de Génicourt, il est séparé de la plaine de la Woëvre par deux mouvements de terrains : la Calonne et les Hauts de Meuse. Je préfère donc dénommer ce village autrement. En accompagnant ce nom de cette belle vertu de dévouement, je lui rends un légitime hommage.

Rupt n’est pas sur la ligne de front au moment où j’écris ces lignes mais il est cependant susceptible de recevoir quelques coups de l’artillerie ennemie qu’elle soit placée dans le secteur des Eparges ou depuis le saillant de Saint-Mihiel. Il ne faut pas oublier non plus les risques de bombardement aérien. Même si le ciel a bien été balayé par le Commandant de Rose comme le Général Pétain lui en avait donné l’ordre, l’infiltration d’un avion allemand est toujours possible. En face, il existe aussi des pilotes talentueux et audacieux. Aussi, Rupt a subi quelques destructions. En rien comparables aux villages voisins, comme Les Eparges à sept kilomètres à vol d’oiseau, elles témoignent de la combativité de l’adversaire et des souffrances meusiennes.

C’est sa position légèrement en retrait du front qui a décidé les habitants de rester sur place. Ils sont environ 700 à demeurer dans la commune pour continuer à vivre et à travailler comme d’habitude, ignorant la présence ennemie relativement si proche et si menaçante. Cette obstination et cette opiniâtreté dépassent la simple résignation subie pour devenir une réelle abnégation consentie. Il est donc vrai que le courage revêt diverses formes ; ici rester c’est défier. Tout le village est présent avec son conseil municipal et son curé. La séparation de l’Eglise et de l’Etat n’existe pas dans ces lieux de combat. Cette communauté meusienne est à l’image de celle de la France ; c’est l’Union sacrée.

On vient de voir le courage mais où se situe le dévouement ? Il prend dans ce vallon, jadis enchanteur, un aspect admirable. En 1915, l’armée française a décidé d’y installer une zone de cantonnement et un petit hôpital de campagne que d’aucuns appellent, un peu à tort, infirmerie. C’est sa situation tactique qui a influencé l’Etat-Major à implanter ces deux organismes à cet endroit. Peu éloignés du front, ils ne subiront pas les effets désastreux de l’artillerie allemande. Les troupes pourront donc transiter et se reposer en attendant leur retour vers l’arrière ou, au contraire, leur remontée en ligne. Les blessés pourront être évacués et recevoir les soins. Malheureusement, il s’agit souvent des derniers. Car pour certains soldats l’acheminement plus loin s’avèrerait inutile et …trop douloureux…

Il y a donc à Rupt un flux continuel de combattants en repos ou en instance, de personnel médical aux soins, de territoriaux à la tâche ou de soldats affectés au soutien logistique. Tous ces hommes en uniforme sont logés et souvent nourris par les habitants du village. Même si certaines indemnités sont distribuées individuellement ou collectivement, elles ne compensent pas -et de loin-  la générosité des familles. Ce lieu choisi par le commandement n’eût pu remplir son rôle si ce dévouement général n’existait pas. Comment peut-on imaginer un logement dans un foyer rébarbatif voire récalcitrant ? Comment peut-on croire possible le stationnement d’une troupe nombreuse sans l’aide efficace et désintéressée de la population ? Comment peut-on admettre que les récoltes ne fussent partagées ? ou même vendues? Et à quel prix !

Rupt n’est pas vraiment en Woëvre mais certainement en Dévouement. Les témoignages recueillis sur place m’ont montré que ce coin de Meuse se situait en terre généreuse de France. Ce village a déjà bien mérité de la Patrie et il continue.

Nicolas BLANDIN, le 02 juin 1916

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