Chronique n°29 : On les aura

Ce cri de guerre a été lancé le 9 avril dernier dans l’ordre du jour du Général Pétain. Il exprime parfaitement la fermeté du commandement et la volonté farouche de défendre Verdun. Car si je n’ai pas parlé au cours de ces récentes chroniques de ce secteur, il ne faut pas croire pour autant que l’acharnement allemand a cessé. Au contraire, les combats font rage sur les deux rives. Au début de mai, le Général Nivelle a succédé au Général Pétain à la tête de l’armée de Verdun. Avec lui, cela signifie que la phase offensive va commencer. Castelnau a colmaté les brèches ; Pétain a construit le mur ; Nivelle et Mangin attaqueront.

La bataille de Verdun est titanesque. Elle prend une signification politique. Le vainqueur bénéficiera d’un atout considérable. Cette dimension symbolique résulte de cet affrontement meurtrier qui dure déjà depuis un peu plus de trois mois. Les Allemands malgré leurs assauts répétés n’atteignent pas leur objectif : la prise de la ville historique. Car cette  ville revête une certaine importance pour eux. En 1873 une fois que la dette imposée par le Traité de Francfort a été acquittée, ils ont dû évacuer la citadelle meusienne. Ils passèrent sous la Porte Chaussée et traversèrent  la Meuse sous un silence lugubre et méprisant. Ils ne l’oublieront pas. Aujourd’hui ce but important que l’ennemi s’est fixé n’est pas atteint et le « on les aura » est une assurance qu’il ne le sera jamais.

L’échec de l’adversaire est aussi cuisant que certain pour l’avenir. Il trouvera certainement après la guerre des alibis pour expliquer sa déconvenue. On peut faire confiance au Kronprinz, roitelet à Stenay, et à Falkenhayn, son major-d’homme, pour présenter les faits sous un jour favorable et découvrir toutes sortes de raisons tarabiscotées pour convaincre les crédules de la bonne conduite des opérations à Verdun. Mais les historiens dévoileront la vérité et démontreront, preuves à l’appui, la réalité de la défaite militaire allemande. Elle sera enseignée comme elle doit l’être ; les assauts de l’ennemi se sont tous brisés en vain. Personne n’en doute aujourd’hui et pourquoi en serait-il autrement demain ?

Tour récemment, Maurice Barrès dans L’Echo de Paris appelle l’Argonne et Verdun les Thermopyles de la France. Sans nul doute il y a des points communs. Certes, le défilé des Thermopyles conduisait à Athènes comme le seuil d’Argonne et les Côtes de Meuse ouvrent la route de Paris ; certes, l’invasion des Perses venus de l’Est ressemble à celle des Germains et tous les deux constituent une force considérable et apparemment invincible. Mais la comparaison s’arrête là. Aux Thermopyles, les mille hoplites de Léonidas ont fini submergés et tous moururent. Leur héroïsme s’est révélé dans ce magnifique combat retardateur. Mais à Verdun, la gloire des dizaines de milliers de Poilus vient de leur résistance qui restera victorieuse. Enfin, à Verdun, il n’y aura pas ce traitre Ephialtès qui a conduit les Perses à contourner le défilé.

Cette petite précision ne dénigre pas le génie et la force de l’écrivain lorrain. Barrès a raison d’exalter l’âme française dans la guerre et ce qu’il écrit est un encouragement patriotique. D’ailleurs, il vient de communiquer une lettre d’Annunzio, le grand poète et soldat italien qui vient d’être blessé aux yeux. J’extrais ces quelques lignes qui démontrent si bien le symbole que représente Verdun : « Le sang français n’est aujourd’hui que de la lumière jaillissante, et le ciment informe de Douaumont est plein de vie idéale, comme les blocs du plus beau marbre d’où sortent les statues. De ma douloureuse immobilité toute mon âme se tend vers la bataille sublime. Nous voudrions tous combattre à vos côtés en cette heure de dangers et de gloire suprêmes ». Quelles belles paroles !

L’Allemagne semble lancer ses troupes comme pour vouloir gagner une bataille décisive et ultime. Elle sent inexorable l’étranglement économique et dangereux l’épuisement général. Le temps joue contre elle. Elle sait que trop de pays encore neutres attendent un succès militaire pour se décider. Elle envoie ses divisions dans des assauts quasi quotidiens qu’elle croit victorieux et définitifs ; l’un d’entre eux, pense-t-elle, ira jusqu’au cœur de la ville, jusqu’à la Citadelle,. Mais celle de Verdun est celle de la France : inexpugnable. Leurs attaques ressemblent aux tentatives désespérées des Parisiens en 1871 à  Champigny et à Buzenval. L’outrance dans l’offensive cache parfois la résignation de l’attaquant et l’inéluctabilité de la défaite. A Verdun, on les aura et vous avez raison, mon Général !

Nicolas BLANDIN, le 23 mai 1916

 

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