Chronique n°28 : Soldats de France

La guerre dure depuis bientôt deux ans. A l’approche de ce triste anniversaire, je suis sous l’empreinte d’une grande affliction. J’ai rapporté, dans mes précédentes chroniques, tout ce que j’avais vu, entendu, ressenti. Les mois passés à enquêter, à rencontrer les soldats quels que soient leurs grades ou leurs fonctions, à les interroger, à partager un peu de leur vie, m’ont serré le cœur. Ai-je pour autant été fidèle au message que tous ces hommes voulaient adresser par mon intermédiaire ? Car pour comprendre et expliquer il ne faut pas seulement avoir été témoin. Nos sens trop  saturés d’impressions fortes ne trouvent que des expressions dérisoires pour décrire la réalité. Ai-je bien montré l’enfer que les soldats vivaient ? Souligner l’exploit, c’est souvent écarter le quotidien. La geste épique met sous le boisseau la misère du combattant qui se bat continuellement  maintenant depuis plus de six cent jours. Quand il y a une sorte de trop plein de l’horreur, de l’indicible, raconter le banal devient presque insultant ; la pudeur répugne à montrer la simple réalité. Et pourtant elle est parfois sublime.

Précisément, dans la guerre, l’horreur côtoie le sublime ; ils s’entrelacent au point de se confondre tous deux. La boue tient aussi son rôle immonde dans cette méprise. Or, elle est omniprésente, cette boue. Que l’on soit à Verdun aujourd’hui, aux Eparges hier, ou ailleurs demain, la boue s’ajoute sournoisement à la misère des soldats. Elle s’invite avec la hargne d’un laideron rejeté ; elle n’épargne personne, pollue la cagna, inonde la tranchée, ralentit les corvées, la relève, l’estafette, tout ce qui constitue l’espoir en somme. La boue ! Plus tard, sans doute, un Poilu  retracera ses souvenirs et prendra ces deux mots comme titre pour son ouvrage. Combattre dans un cloaque c’est souffrir deux fois. Deux ennemis vous attaquent : celui d’en-face qui vous menace et celui d’en bas qui vous immobilise, vous enlise et finit par vous tuer.

Le froid aussi s’y mêle. Les mois passés n’ont pas connu l’été et le printemps. Les hivers se sont éternisés. Précoces et persistants, ils ont gelé les corps et glacé les cœurs. Ceux-ci craignent davantage un horizon sans espoir qu’un brouillard plein de givre. Les porteurs de soupe quand ils arrivaient en première ligne n’apportaient plus rien de chaud, plus rien de mangeable. C’est donc le ventre creux, que le Poilu s’enroulait dans sa pauvre couverture, à peine abrité dans son trou et cherchait un sommeil, déserteur depuis longtemps. Les jours de froid ne se distinguent pas des nuits. Même si les températures baissent encore, le seuil du supportable était déjà dépassé.

Il est tentant de croire que les moments de calme puissent devenir des instants de repos. C’est un leurre. Lorsque les canons se taisent, lorsque les obus cessent de mutiler et d’ensevelir, le silence devient angoisse. Les oreilles bourdonnent encore du fracas des explosions ; le cerveau a emmagasiné le bruit assourdissant des déflagrations ; les membres continuent de trembler alors que tout danger a disparu. La bouche est sèche : c’est la peur qui a avalé la salive et colle la langue au palais. Un royaume pour une goutte d’eau ! Mais il n’y en a plus pour l’instant, sauf celle qui s’écoule, rougie, au fond de la tranchée. En fait, ce silence effrayant n’est pas le seul compagnon au front. L’odeur pestilentielle de la mort s’élève du no man’s land. Les cadavres, amis et ennemis, pourrissent à air libre, dans des positions grotesques et inhumaines. L’été, cet état de choses devient intolérable.

« Tout compte fait quand çà tire, c’est presque mieux », disent certains, « On oublie, le froid, la boue, l’odeur, seule la peur demeure mais on s’est machinalement et si bien habitué ! »  Triste constatation : en finir, en réchapper à tout prix, fût-ce  celui de la mort ! La blessure devient un souhait, un espoir. Fuir le front honorablement, quitte à se voir amputé. La bonne blessure résoudrait toutes les angoisses : rentrer au foyer en ayant versé le sang. Les Poilus savent que leur survie aujourd’hui est une sorte de sursis ; ils ignorent la durée de celui-ci mais quel qu’il soit, il faut le prendre sans hésiter.

Pauvres soldats de France ! Vous restez muets sur vos misères dans les lettres que vous adressez à vos familles. Elles sont d’une discrétion admirable. En fait, vous avez tous les courages : celui de lutter et celui de supporter et bien d’autres encore. Ma chronique veut être un hommage, son titre se justifie bien. Mais il faudrait écrire  plutôt : « magnifiques soldats de France ». Votre gloire est notre fierté.

Nicolas BLANDIN, le 18 mai 1916

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