Chronique n°27 : Les déracinés

Je sais, je vole ce titre à M. Maurice Barrès. Son merveilleux roman, écrit il y a presque vingt ans, parle de jeunes étudiants déracinés ; ils partent de Nancy pour rejoindre la capitale et connaissent des expériences riches et bénéfiques. Ceux dont je veux m’entretenir avec vous maintenant ont plus gravement et douloureusement quitté leur petite patrie. Leur départ est un exil contraint et ils laissent derrière eux le bonheur que l’on bâtit en famille, entre les murs d’une maison entourée de terres nourricières. Ces déracinés-là souffrent et fuient l’envahisseur tandis que les étudiants de l’écrivain lorrain partaient à la conquête du monde. Si ces derniers désiraient surtout réussir, les premiers veulent en réalité survivre. Cette simple quête mérite qu’on l’explique, la soutienne et lui rende hommage.

Dans les environs immédiats de l’arrière-front à Saint-Mihiel, il n’y a pour ainsi dire plus aucun refugié. Ils sont tous passés sans rester car la zone des combats était trop proche. Ils avaient évacué leur région à titre préventif juste quelques instants avant le bombardement ennemi ou bien avant l’invasion selon les directives du commandement ou des autorités préfectorales. Ainsi, ce secteur sammiellois a bien été un lieu de transit et les malheureux qui le traversaient voulaient poursuivre leur route vers l’intérieur du pays, vers Paris ou un peu plus au Sud vers Bar-le-Duc. Cette dernière destination avec son cortège de misères et de générosités a été l’objet d’une chronique, l’année dernière. Mais hélas, les Meusiens ne sont pas les seuls à fuir ; la population de dix autres départements subit aussi le triste sort de l’occupation allemande. Par voie de conséquence, ce sont des dizaines de milliers de réfugiés qui ont sillonné nos routes afin de trouver un havre de réconfort. Ont-ils été pour autant bien accueillis ?

La réponse varie selon le lieu d’accueil. Dans les grandes villes ou dans les chefs-lieux d’arrondissement, ils ont pu bénéficier d’infrastructures officielles et de l’aide d’associations de secours et d’entraide. On l’a vu pour Bar-le-Duc. Il en fut de même pour Paris. Une grosse communauté meusienne s’est regroupée dans la capitale. A cet effet, un Comité meusien s’est formé et tient sa permanence rue du Faubourg-Montmartre. J’ai voulu le visiter lors de mon dernier passage à Paris en décembre. Il y avait foule. Cela faisait pitié de rencontrer ces exilés de la guerre d’autant qu’ils semblaient se connaître tous ; les cantons envahis se composent souvent des mêmes familles. Leur vie ici n’est pas enviable : les restrictions alimentaires sont très sévères et l’indemnité journalière bien trop basse pour satisfaire les besoins essentiels. Il faut travailler mais l’embauche est rare. L’oisiveté règne avec, comme corollaire, la méfiance des voisins. La solidarité manque plus qu’on ne l’imagine. Heureusement, le Bulletin Meusien, créé en 1915 par M. Revault permet d’échanger les nouvelles et de retrouver ainsi des parents perdus dans l’exode.

Parmi les réfugiés, il ne faut pas oublier les rapatriés ceux que l’Allemagne renvoie parce qu’ils sont des « bouches inutiles ». En passant par la Suisse, ils arrivent en France en Haute-Savoie, à Annemasse. Dans une coupure d’un journal local que je me suis procurée, je lis ces quelques lignes : « Il faut improviser une hospitalité…On construit des dortoirs de fortune, des cuisines en plein air. Un vestiaire est constitué pour revêtir les plus dépourvus…Il faut souligner le dévouement du commissaire spécial Perrier. Un industriel lorrain, Jean Schroeder, rapatrié des premiers jours, offre son dévouement et ses services pour organiser rapidement l’indispensable ». J’ai appris dernièrement que la quasi-totalité des habitants des Eparges avait rejoint avec son Curé, l’Abbé Tripied, Annemasse. Entre les refugiés et les  rapatriés on dénombre 60 000 personnes en transit dans cette bourgade savoyarde.

Cette générosité citadine contraste avec l’égoïsme rural qui s’explique peut-être mais qui choque et blesse surtout. La présence parfois trop nombreuse de ces exilés peut représenter un trouble dans l’ordre public. C’est pourquoi certains préfets jugent utile d’établir des règles pour maintenir la cohésion sociale dans leur arrondissement mais ces mesures constituent des vexations supplémentaires. Ainsi, je découvre avec stupéfaction un arrêté  qui limite la circulation, qui délivre des sauf-conduits selon la justification ou non de moyens de subsistance, qui sanctionne toute infraction par une arrestation immédiate, qui interdit et punit sévèrement le vagabondage (vous lisez bien !) et la mendicité ( vous lisez toujours bien !).

Ces quelques lignes sont destinées à éclairer les lecteurs dont l’âme patriotique ne peut que vibrer et s’émouvoir devant tant de chagrin et de malheur. Un ami barisien avait trouvé les mots justes quand il me parlait de ces refugiés : « Dans les tristesses de l’exil, en dépit des misères et des vexations, se sentant parfois un étranger sur la terre française, le déraciné de la guerre est demeuré vaillant, irréductible dans son abnégation comme dans sa foi patriotique et dont l’exemple contribue à maintenir à l’arrière cette résistance, sans laquelle l’héroïque effort des combattants ne peut remporter la victoire ».

Les déracinés sont les Poilus de l’arrière

Nicolas BLANDIN, le 28 avril 1916

 

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