Chronique n°26 : A l’arrière aussi

Depuis novembre 1914, le front s’est stabilisé et des centaines de kilomètres de tranchées sillonnent le champ de bataille des rives de la mer du Nord aux sommets des Vosges. Naturellement, en première ligne, le réseau réalisé est celui du combattant avec toute cette infrastructure de protection et de préparation pour l’attaque. Mais il existe aussi un système opérationnel à l’arrière. Il occupe une place prépondérante dans l’organisation générale de la défense et du soutien. Il s’étale partout comme une immense toile d’araignée. La Meuse n’y échappe pas. J’ai pu traverser la zone arrière de Saint-Mihiel qui semble être un modèle de réalisation.

Là les tâches ne manquent pas. Il faut faire parvenir au front le ravitaillement en munitions, en vivres, et tous les renforts indispensables à la poursuite des combats. Il faut évacuer et soigner les blessés dans les différents lieux qui constituent la chaîne médicale très complexe en elle-même. Je m’y attarderai dans une prochaine chronique. Il faut aménager des zones de repos et permettre ainsi les relèves nécessaires avec des troupes remises sinon en forme du moins en condition pour combattre. Tout cela exige une organisation rationnelle. A Saint-Mihiel celle-ci peut se comparer à un chef-d’œuvre d’efficacité et de précision.

L’arrière a une Direction placée sous l’autorité d’un Général de Division recevant directement ses ordres et ses directives du Commandant en chef qui lui communique aussi des informations concernant les opérations en cours ou à l’étude. Cet officier général dispose d’un état-major étoffé qui lui apporte une aide déterminante. Les problèmes de l’arrière se posent au quotidien et réclament des solutions rapides. Sans elles le front peut s’écrouler et l’attaque risque d’échouer. Tout repose sur l’organisation qui dépend elle-même du réseau ferroviaire. A le décrire, on comprendra mieux son importance.

En effet, l’acheminement des renforts, le ravitaillement en général et l’évacuation des blessés se réalisent grâce essentiellement aux trains affrétés à ces missions. Plus tard, les historiens rendront hommage à tous ces cheminots qui ont apporté un concours notablement précieux durant la guerre. Certes, l’autorité militaire a pris la direction des chemins de fer mais ceux qui conduisent les locomotives, réparent les machines ou les voies, chargent les wagons sont les mêmes qui, quelques jours plus tôt, s’occupaient du trafic du temps de paix. La Meuse, encore une fois, est un exemple dans ce domaine. Son réseau, particulièrement dense, regroupe une bonne douzaine de lignes malgré l’amputation d’environ un quart de son territoire. A Saint-Mihiel, les voies de 0,60 desservent l’ensemble du front.

En donnant des détails précis le lecteur comprendra parfaitement le travail effectué et la réussite du système. Voici un exemple parmi d’autres. Pour amener le ravitaillement, qu’il soit de munitions ou de vivres, il faut approcher au plus près. Ainsi, l’ingéniosité française supplée aux difficultés du terrain en utilisant des petits wagonnets traînés par des chevaux ou des mules. C’est le cas du village des Paroches où plusieurs ramifications arrivent presque jusqu’aux tranchées. Il est construit de très nombreuses voies ferrées nouvelles sur l’ensemble du département. Il va de soi que deux secteurs sont prioritaires : Verdun et Saint-Mihiel. Le commandant Claudet a été surtout chargé de la ligne reliant ces deux villes. Son équipe de travailleurs a accompli un véritable exploit en œuvrant de nuit, sur des terres détrempées par des pluies incessantes. La section Sommeilles-Fleury-sur-Aire pourra être mise en circulation vraisemblablement à la mi-mai.

Le sujet est décidément trop vaste pour se contenter de l’espace d’une chronique. Comment ne pas mentionner le rôle capital des gardes-voies de communication, ces sentinelles placées le long des voies ferrées pour éviter tout acte de malveillance. Comment ne pas citer l’exploit de la 10° section de chemins de fer de la Meuse qui réussit à faire circuler jusqu’à cinquante trains par jour sur voie unique. Peut-on oublier le rôle des gares régulatrices qui gèrent les entrepôts ferroviaires, les dépôts-magasins avec tout le nécessaire à l’armée : les vivres et les munitions, bien sûr, mais aussi les armes, les combustibles, les matériels du génie, les chevaux, le trafic postal… ? Ce dernier est colossal. A la fin de la guerre on donnera le chiffre exact de lettres et de colis acheminés. Pour l’instant, il atteint déjà deux millions.

L’aspect le plus notable à l’arrière est la présence militaire. Troupes de passage, renforts en instance, personnel de service dans les différentes directions de la division, tous vivent dans les communes qui sont conjointement administrées par le maire et le major de cantonnement, appelé aussi casernier. Malgré quelques débordements inévitables de la troupe et quelques tentatives lucratives de l’habitant, la cohabitation se fait dans un excellent esprit. Le canon allemand rappelle, si besoin était, le danger qui plane sur la population. Elle en accepte d’autant mieux les inconvénients d’une présence militaire qui règlemente la circulation et limite la délivrance des sauf-conduits. La France de l’arrière est digne de celle qui se bat en première ligne.

Nicolas BLANDIN, le 21 avril 2016

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