Chronque n°25 : La France à Saint-Mihiel

Je n’ai pu m’empêcher d’écrire ce titre pour la chronique de cette semaine. Certes, la dernière fois, je pensais vous décrire l’héroïsme de nos Poilus au front –c’étaient mes mots- mais je ne peux rester silencieux face à d’autres courages. Moins glorieux peut-être, moins connus sûrement, ils sont l’autre face de la même médaille, celle de la France qui souffre mais demeure, celle de la France que l’on veut faire mourir mais qui est éternelle.

L’occupation de Saint-Mihiel, le 24 septembre 1914, a porté un coup sévère à notre défense. Au-delà des conséquences tactiques et stratégiques (la coupure des lignes de communication et de ravitaillement par la Meuse et la voie ferrée, la menace, par le Sud de Verdun), elle a des effets désastreux et dramatiques sur les habitants. Surprise et faute de temps, la population n’avait pas été évacuée. 2500 Sammiellois subissent les affres de la guerre et la cruauté des Allemands. Et pour combien de temps encore ?

En réalité, si l’évacuation n’a pas eu lieu elle n’est pas uniquement du fait de la population. Car l’ennemi, par une sorte de machiavélisme qui lui est bien connu, a contraint les habitants à rester sur place : ils serviront ainsi de boucliers humains et l’artillerie française réfléchira à deux fois avant d’appliquer des feux sur la ville. Malheureusement, nos canons ont tiré et, malgré toutes les précautions, ils ont fait des victimes. A l’heure actuelle on en dénombre une cinquantaine. Cependant, la souffrance de nos concitoyens ne s’arrête pas seulement à déplorer les morts. La ville est coupée de tout ; les journaux et les nouvelles ne parviennent plus. Ce n’est plus une ville assiégée et occupée, c’est un immense camp d’internement où la population est retenue en otage. Elle est totalement prisonnière puisqu’on limite ses déplacements, contrôle ses actes quotidiens et indispensables, rationne d’une façon drastique  ses approvisionnements les plus élémentaires. Car la famine, fléau que l’on croyait révolu, sévit à Saint-Mihiel. Pas pour les Allemands ! Vous l’aviez compris.

            L’année dernière, le 28 mai exactement, l’audace et le mensonge ont dépassé les bornes. Un reporter d’outre-Rhin a fait une enquête dont j’extraie quelques termes d’une propagande insoutenable : « Les Allemands sont prêts à rendre service, remplis de charité… On pouvait voir dans les rues ces bonnes et sympathiques figures de soldats, tenant par la main des bambins de tout âge et portant les plus petits dans leurs bras… On voyait ces enfants appeler les soldats par leur nom… ».  Le « On » du texte doit parler avec un accent guttural !

L’héroïsme des Sammiellois s’ajoute à celui des Poilus se battant autour du Saillant. Dans les combats pour reprendre Chauvoncourt en novembre 1914, au Bois Brûlé, à la Redoute du même lieu, dans celui d’Ailly au printemps de 1915, et encore un peu partout cette année, nos soldats se couvrent de lauriers. Citer tous leurs exploits est impossible. Nos armées veulent reconquérir notre terre et ne rien laisser à l’ennemi. Retenons tout de même deux exemples: la Tranchée de la Soif et la voix de l’Adjudant Péricard. Le premier est celui du Commandant d’André. L’an dernier, entre le 20 et le 22 mai, cet officier supérieur rivalise de gloire en prenant trois lignes allemandes avec une compagnie du 172° RI. Mais, encerclé, sans renfort car son haut fait d’armes inimaginable est ignoré de sa hiérarchie, sans ravitaillement en eau, il est capturé avec ses sublimes soldats. Sa bravoure crée sa prison. Le second concerne ce sous-officier du 95° RI. Il lance en pleine bataille pour galvaniser ses hommes et les conduire à un assaut décisif ce cri : « Debout les morts ! ». Les morts ne se sont pas redressés mais les blessés se sont levés malgré leurs corps amoindris et leurs faces meurtries. Cet élan fut irrésistible. Maurice Barrès dans son éditorial de L’Echo de Paris du 18 novembre 1915 a su avec son immense talent valorisé cette exhortation. Nul doute qu’elle entrera dans l’immortelle geste des Francs.

J’ai voulu par ces quelques lignes montrer que la Meuse malgré les souffrances endurées restait debout. J’ai voulu avec des mots bien fades, bien limités, bien en-dessous de la réalité, exposer le courage de tous ceux qui vivent dans et à côté de Saint-Mihiel. Toutes mes phrases ne peuvent donner une image exacte de ce qui se passe dans ce fameux Saillant. Il me vient cependant une expression pour conclure : la France, toute la France, est à Saint-Mihiel.

Nicolas BLANDIN, le 14 avril 1916

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