Chronique n°24 : Des lieux emblématiques

La voiture avec son chauffeur m’attendait en bas de la rue où je logeais à Bar-le-Duc. C’était M. Heymes* qui l’avait mise à ma disposition. Il avait poussé la gentillesse de me faire parvenir, la veille, une lettre avec les adresses de personnes qui pourraient m’héberger car je devais demeurer dans le coin plusieurs jours. Il avait également joint un communiqué militaire écrit en 1914 sur la prise du Saillant et un résumé du Commandant X* sur les attaques dans ce secteur au printemps de 1915. Avant de descendre, je relus la lettre pour bien me mettre en mémoire les combats qui se sont déroulés à Saint-Mihiel depuis le début de la guerre. Je résumai les faits dans ma tête.

Les violentes attaques allemandes de septembre 1914 leur ont permis de conquérir la ville et de dépasser la Meuse à hauteur du Bois d’Ailly et d’Apremont. Il s’est ainsi constitué un saillant qui menace directement la ville de Verdun et qui rompt la circulation fluviale et routière. Depuis plus de dix-huit mois cette situation préoccupante demeure malgré les offensives que nos armées ont menées il y a tout juste un an. Ces combats titanesques avec  ceux des Eparges, au même moment, donnent une vision réaliste et tragique de cette guerre dans le département. Je l’ai déjà dit et redit mais ce coin de France subit au quotidien le martyre.

En bordure Sud de ce front, il existe trois lieux emblématiques que je dois voir avant toute chose : la maison du Président Poincaré à Sampigny, l’église de Marbotte et le fort de Liouville. Ils sont éloignés chacun de quelques kilomètres seulement.

Le Président Poincaré est -comme on sait- de Bar-le-Duc mais ses parents s’étaient retirés à Sampigny. Il a donc gardé un pied-à-terre qu’il habite au cours de ses passages en Lorraine. Après son mariage et l’acquisition de la propriété du Clos, située à mi-pente de la vallée de la Meuse, il a décidé de faire construire une villa confortable qui conserve le nom originel. Les travaux s’achevèrent en 1907. Ressemblant à une grosse maison bourgeoise pour les uns, ou à un manoir de style Louis XIII pour d’autres, dans un parc d’environ un hectare, bien adaptée au terrain, bien exposée à la lumière et bien orientée pour la vue, joliment bâtie avec de la pierre d’Euville et des briques, c’est une réussite incontestable. Naturellement, cette belle demeure appartenant au Président français ne devait échapper à la fureur allemande. Dès septembre 1914, elle fut sévèrement bombardée ; toutes les façades furent endommagées, les terrasses ravagées, la véranda panoramique disparut sous les décombres. Les meubles et les plantations du parc subirent d’importants dégâts. Beaucoup de photos, publiées chez nos confrères de la presse, montrent la sauvagerie de l’ennemi et l’absurdité de leur haine. Mais, sans nul doute, l’opiniâtreté de notre Lorrain Président aura raison de l’adversité. Tout sera reconstruit.

Tournant le dos à Sampigny et franchissant la Meuse, je me rends à Marbotte. L’église, construite juste avant la Révolution et jusqu’à présent épargnée par les obus, domine une petite colline. Je la gravis sereinement et je peine à imaginer que ce fut, il y a peu de temps, la pente du Golgotha. En ces jours d’avril 1916, l’église est vide. Mais au cours des combats de l’année dernière elle servit de morgue. On étendait nos soldats dans le chœur, sur les bancs et dans les allées en les recouvrant d’une toile de tente avec une courte prière ou une simple pensée comme dernier adieu. Une note de l’Abbé Bringer datant du 29 octobre 1914 était jointe à la lettre de M. Heymes : « Souvenir d’une messe dans l’église de Marbotte. Je n’avais pas de servant ; l’assistance se composait de deux prêtres soldats étendus dans le sanctuaire sous un drap mortuaire et, dans la nef, les cadavres étaient si serrés qu’il m’avait fallu, pour aller au chœur, enjamber les bancs ». Tout est dit.

Le fort de Liouville fut construit de 1876 à 1878 et renforcé dès 1885. Il possède deux canons de 155 mm. Le 22 septembre 1914, il ouvre le feu sur l’ennemi qui riposte en le bombardant sans discontinuer. Les dégâts sont considérables ; le 27, une tourelle de 155 cesse de tirer. La résistance du fort reste acharnée. Gloire et honneur à ses défenseurs et à leur chef, le chef de bataillon Langerey. A ce jour, ce bastion demeure français. Il y a autour de Saint-Mihiel des héros. La France les enfante quand le danger menace.

Je verrai, ces prochains jours, l’ensemble de ce secteur. Je narrerai, comme promis, l’épopée de nos Poilus au front et le dévouement de nos compatriotes à l’arrière.

* Voir les chroniques  5 et 7

Nicolas BLANDIN, le 07 avril 1916

 

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