Chronique n°23 : Anastasie n’ira pas à Saint-Mihiel

Il y a quelques jours je lisais des journaux nationaux et régionaux à une table du Café des Oiseaux (le lecteur assidu de ces chroniques connaît bien maintenant ce lieu presque emblématique de Bar-le-Duc). Les numéros dataient un peu ; ils remontaient tous à environ deux mois. Un certain nombre traitait de la censure qui s’exerce -selon eux- de façon tyrannique. En effet, elle est devenue insupportable pour quelques journalistes.

Qu’est-elle en réalité ? Elle a été baptisée du prénom d’Anastasie et se trouve souvent représentée sous les allures d’une vieille femme avec une longue robe surannée. Elle a l’aspect fantomatique et tient systématiquement en mains d’immenses ciseaux, connus sous le nom fameux de ciseaux d’Anastasie. Ils permettent de couper selon le bon vouloir de la mégère les articles et d’éviter, ainsi, que les lecteurs puissent lire des nouvelles démoralisantes. Sans conteste, Anastasie connaît bien son métier…

Par exemple, je parcours Le Journal du 20 janvier. L’éditorial parle « des inqualifiables abus de la Censure » puisque le quotidien est saisi puis, finalement, « libéré ». Ce sont les révélations sur le Monténégro rompant ses négociations avec l’Italie qui provoquent l’ire d’Anastasie. Dans le fond, l’argumentaire qui suit est solide et la conclusion sévère : « Devant la nation, nous rendrons le gouvernement responsable d’un régime où l’incurie le dispute à l’ignorance, et où l’arbitraire s’efforce vainement de sauver l’incapacité ». Il est certain que Le Journal a toujours eu « le souci exclusif et suprême de l’intérêt national ». Ce sont ses mots et j’y souscris.

J’y souscris d’autant plus que les renseignements obtenus par Le Journal proviennent de notre attaché militaire à Scutari, le Colonel Fournier. Moi-même, en Meuse, j’utilise les services d’officiers d’état-major et, lorsque je me rends sur le front ou à proximité, je m’entoure de toutes les autorisations nécessaires et les précautions indispensables. La qualité des informations vient du rapporteur, évidemment, mais aussi de la probité de l’informé. Tout est affaire de tact, d’intelligence et du désir de servir son pays. Dans le cas présent, je donne raison au journal parisien et condamne la virago Anastasie. Elle est laide, elle est criarde, colérique et parfois injuste mais n’en est-elle pas moins nécessaire ?

J’étais à ses pensées de concilier la liberté de la presse avec le devoir patriotique, quand un officier de la table voisine se leva et me salua. « M. Blandin, n’est-ce pas ? Vos chroniques sont intéressantes… » (J’attendais le mais !) « mais, depuis six mois vous n’avez jamais parlé de Saint-Mihiel ! Ignoriez-vous ce lieu ? » Il me parla pendant plus d’une demie heure du Saillant, du Bois d’Ailly, de la Forêt d’Apremont, de la Tranchée de la Soif… Les noms de d’André, de Péricard revenaient sans cesse dans son discours. Je dus, sans me forcer, lui promettre d’aller dans ce secteur et d’y rédiger une, voire deux, chroniques.

Je pris alors les contacts nécessaires à cette virée vers le front. Je compris rapidement que la zone était vaste et les points à visiter nombreux et importants. Je fus invité la veille de mon départ à une explication tactique à l’Etat-Major de Bar-le-Duc sur le Saillant de Saint-Mihiel. Il occupait une position stratégique du plus grand intérêt. La Meuse était coupée à cet endroit. Cette hernie au Sud de Verdun menaçait à tout moment le front. D’ailleurs, les combats qui s’y sont déroulés depuis le début de la guerre, tant par leur durée, leur intensité et leur nombre prouvent toute l’importance de la région. Des Eparges à la Woëvre en passant par Liouville et Troyon, autant de chemins de croix pour nos valeureux Poilus.

On parla bien sûr de plans de campagne et d’objectifs à atteindre mais un officier supérieur chargé de l’organisation de l’arrière avec ses points de ravitaillement, de soutien et de secours insista pour que je prenne du temps à les visiter. « Vous y verrez, m’a-il-dit, du véritable dévouement. Vous vous rendrez compte que les batailles se gagnent autant dans l’assaut qu’à l’arrière. Vous admirerez l’opiniâtreté des habitants, l’abnégation du personnel de santé, l’aide spirituelle des prêtres et des aumôniers… On vous a dit de parler du Saillant, je vous exhorte à retracer la vie de ceux qui, sans arme, luttent avec le même héroïsme que le combattant de l’avant. Ils méritent largement une chronique ! »

C’est promis, ils l’auront, voire plus ! Et j’irai à Saint-Mihiel sans Anastasie.

Nicolas BLANDIN, le 31 mars 1916

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