Chronique n°22 : Dans le ciel (suite)

Le déjeuner fut vite expédié. Il avait été pris dans une baraque fabriquée pour les pilotes afin qu’ils puissent trouver un coin de repos entre deux décollages. Il est certain que ces gardiens du ciel étaient des privilégiés et ceux des tranchées pouvaient être jaloux. Mais ce n’est pas en rendant malheureux tout le monde que l’on soulage la misère de certains. De plus, le métier de pilotes ne ressemblait pas à une sinécure dorée ; il était fait de risques énormes et leur chance de survie ne dépassait guère celle des Poilus.

Il faut les avoir rencontrés pour bien comprendre leur action si déterminante dans le sort des batailles et tout particulièrement dans celle de Verdun. Ils sont une sorte d’élites, de héros du ciel, tout auréolés de gloire et constamment salués par la presse. Je citai dans ma précédente chronique Guynemer, Nungesser, Navarre… Ils avaient tous rejoint le Commandant de Rose à Verdun. Ce chef charismatique avait insufflé à ses subordonnés un esprit particulier. Il s’apparentait à celui des anciens chevaliers. Le combat aérien se comparait à une sorte de tournoi ; on montait dans le ciel comme on entrait en lices. C’était un affrontement d’homme à homme. Le pilote restait libre dans ses actes, ne subissait pas le matraquage aveugle des obus, dominait la technique du vol et du tir. Il survivait parce qu’il était le meilleur. Le commandant me citait cette phrase qu’il connaissait par cœur et qu’il avait écrite dans une de ses lettres : « Quand nous serons considérés dans l’armée comme un corps d’élite, on se disputera l’honneur de servir dans nos rangs. » Je crois que l’avenir lui donnera raison.

Mais la valeur des hommes quelle qu’elle soit ne peut suffire ; il faut une tactique et des appareils. De Rose m’expliqua la première et me montra dans les hangars bessonneau les seconds. Pour balayer le ciel -cette expression revenait souvent dans la bouche du chef- il fallait simultanément assurer la liberté d’action de nos avions d’observation et de bombardement et interdire les incursions des avions ennemis, donc les détruire. Que le ciel soit toujours occupé par des groupes de six ou sept avions et l’objectif était atteint. Naturellement, cela obligeait d’instaurer un système de rondes, de patrouilles, à des heures variables, dans un espace bien délimité pour une durée déterminée. A ce système de surveillance déjà bien planifié, s’ajoutait une technique de combat : au-dessus de ce groupe qui observe et détecte, volait le meilleur de l’escadrille (par exemple un de ceux cités précédemment). Quand l’ennemi s’aventurait à attaquer le petit groupe « d’en bas » l’aigle « d’en haut » fonçait par surprise et… s’emparait de sa proie.

A écouter, cela paraît simple mais à l’exécuter c’est beaucoup plus complexe. La planification des décollages et des atterrissages, la constitution des groupes avec son chef, son serre-file, l’établissement des règles de vol avec ses distances de sécurité entre chaque appareil, sa formation changeante en cours de mission, ses codes de signaux qui avertissent la présence de l’ennemi… tout ceci exige de la discipline et de l’entraînement. Si l’observation est une mission individuelle, l’attaque demeure obligatoirement collective sauf dans le cas de surprise. C’est alors l’affaire de l’aigle « d’en haut ».

On ne se lasserait jamais d’écouter le Commandant de Rose. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette tactique qui commence à triompher à Verdun et qui nous donnera, sans doute, la victoire finale. Tout en bavardant nous dirigeons nos pas vers un hangar. Quatre ou cinq Nieuport s’y sont abrités. Dans notre aviation, il existe bien des modèles : des Breguet, des Morane-Saulnier, des Caudron… mais celui qui fait excellence à Verdun c’est le Nieuport. Il est de petites dimensions : de longueur et d’envergure, il dépasse à peine les sept mètres. Par cette singularité, il est surnommé Bébé. Mais ne nous y méprenons pas car le Bébé ne se laisse pas compter. Bien au contraire. Sa maniabilité, sa rusticité et sa bonne capacité de tir grâce à sa mitrailleuse placée en haut de l’aile (cela permet de tirer au-dessus de l’hélice), donnent à l’appareil une redoutable efficacité, surtout si elle est doublée par les talents du pilote. On sait maintenant qu’à Verdun on n’en manque pas de talentueux pilotes.

Toute cette visite rassure, sans nul doute. Nous en avons besoin même si la confiance persiste et ne fléchit pas. Mais au début du mois, les offensives ennemies, de grande envergure, sur la rive gauche de la Meuse constituent un grand danger. Les noms de Mort-Homme et de Cote 304 apparaissent souvent dans les communiqués militaires…

Nicolas BLANDIN, le 24 mars 1916

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