Chronique n°21: Dans le ciel

Grâce à mes relations nouées à l’état-major de Bar-le-Duc, j’appris par un officier que le Commandant de Rose se rendrait les jours prochains sur le terrain d’aviation de Behonne, tout près de la ville, pour une visite-inspection. Cette nouvelle me laissa de marbre. Ma froideur fut remarquée et, aussitôt, mon informateur devina mon ignorance.

« Vous ne connaissez pas le Commandant de Rose ? Quelle lacune ! C’est le commandant de l’aéronautique de l’armée à Verdun. Le Général Pétain l’a convoqué au QG à Souilly le 28 février pour lui donner ce commandement. C’est le spécialiste de l’aviation en général et de la chasse en particulier. Il a des théories originales qui ne sont pas toujours partagées par ses chefs mais son intelligence et son opiniâtreté auront raison des réticences d’où qu’elles puissent venir. Croyez-moi !  Je l’ai connu à Lunéville, il y a exactement dix ans, au 9° Dragons. Il a eu, en début de carrière, de sérieux ennuis. C’était l’époque où l’armée était souvent requise pour participer aux inventaires des églises. A contre cœur il a obéi aux ordres et s’est rendu avec son peloton à Haussonville, commune à proximité de la garnison. Mais au moment où il  a fallu forcer la porte de la sacristie, il a  refusé. Cela lui a valu une mise à pied de trois ans. En 1909, il a réintégré l’armée en rejoignant le 19° Régiment de Dragons à Carcassonne. »

Décidément, entre le regretté Lieutenant-colonel Driant sanctionné à Troyes pour ses convictions religieuses et  le Lieutenant de Rose puni pour les mêmes raisons, la France s’est privée de remarquables officiers. Enfin, ceux qui sont restés et ceux qui sont revenus sont dignes d’éloges. Cette page douloureuse est heureusement tournée… Ma pensée, visible à mon interlocuteur, l’avait momentanément interrompu. Il reprit :

« Je vous prête ce foulard ; nous le portions à Lunéville. C’était une sorte de tradition dans la cavalerie. Quand après les premiers mois de guerre, elle fut démontée, beaucoup d’officiers de cette arme  rejoignirent la toute naissante aviation. Le foulard ne les a pas quittés. Lorsque le Commandant de Rose le verra à votre cou, confiant et curieux, il viendra à vous et vous pourrez engager la conversation. Posez-lui toutes les questions que vous voudrez, il y répondra car c’est un homme qui aime convaincre et expliquer ».

Hier, j’ai rencontré à Behonne le Commandant de Rose. J’avais rejoint la piste d’atterrissage car on m’avait prévenu qu’il viendrait en avion et qu’il le piloterait lui-même. Son avion était reconnaissable comme beaucoup d’avions de pilotes chevronnés; une rose avait été dessinée sur son fuselage (*). Dès que son appareil s’immobilisa près des hangars et qu’il mit pied à terre, mon foulard du 9° Dragons l’attira. Je lui dévoilai mon stratagème pour obtenir de lui un entretien. Il rit et se prêta volontiers au jeu.

« Dès ma rencontre avec le Général Pétain il me nomma le patron de l’aéronautique à Verdun et il me dit « De Rose, je suis aveugle ! Balayez-moi le ciel ! »  Depuis quelques mois j’avais une théorie sur l’emploi des avions de chasse : il faut les employer en masse importante afin de retourner la situation et battre l’aviation allemande. J’avais déjà réuni deux jours après mon arrivée cinq escadrilles. Mais c’était insuffisant. Le 2 mars sont venues s’ajouter celles de la 10° armée, celle de protection d’un groupement de bombardement, celles de Champagne et d’Argonne. Les meilleurs pilotes nous ont rejoints : Guynemer, Nungesser, Chaput, Deullin, Navarre, Robert, et bien d’autres. Naturellement, ces quinze escadrilles ne sont pas basées au même endroit, par sécurité. Il y en a ici dans la région de Bar-le-Duc mais aussi à Vadelaincourt, à Brocourt, à Lemmes et ailleurs… Le lendemain de mon entretien avec le patron à Souilly, j’ai fixé par écrit une tactique de combat destinée à mes subordonnés qui commandent les escadrilles de mon groupement de chasse. Ils devront effectuer selon des tours réguliers des reconnaissances offensives, exécutées en force et aussi nombreuses que possible. Leur mission est de rechercher l’ennemi, de le combattre et de le détruire sur tout le front de Saint-Mihiel à Sainte-Menehould. Je pourrais continuer mais mon inspection doit commencer. Je vous invite à ma table pour déjeuner. Vous pourrez ainsi faire la connaissance de quelques pilotes et voir nos avions. Notre  Nieuport vaut bien le Fokker allemand. Nous en reparlerons. »

Livré à moi-même pour quelques heures, j’en profitai pour mettre au propre mes notes, prises à la volée. Le Commandant de Rose parlait vite comme un homme intelligent croyant fermement à la réussite de sa tactique. Il sait aussi qu’il doit réussir pour « balayer le ciel » et maîtriser l’espace qui surplombe tout le champ de bataille de Verdun. Celle-ci se déroule aussi et peut-être surtout dans le ciel.

(*) C’est Georges Scott le célèbre dessinateur et correspondant de guerre pour L’Illustration qui peignit cet emblème. J’avais déjà mentionné les talents de cet artiste dans ma chronique n° 8 « Les photos de soldats ».

Nicolas BLANDIN, le 17 mars 1916

2 réflexions au sujet de « Chronique n°21: Dans le ciel »

  1. Cher Mr. Blandin. Permettez-moi de vous dire que je trouve vos chroniques excellentes. Je ne peux lire que les n° 21 à 30. Avez-vous livré des chroniques numérotées de 1 à 2 ? Y a-t-il dans votre travail une ou des chroniques consacrées aux prisonniers de guerre, sujet qui m’intéresse vivement, parmi d’autres ? Merci pour votre réponse, si elle est possible. J.P.

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    • Bonjour Jacques,
      Vous pouvez désormais retrouver l’ensemble des chroniques précédentes de Nicolas BLANDIN plus facilement dans la rubrique « Les chroniques de Nicolas BLANDIN ».
      Il n’y a pas de chronique concernant les prisonniers de guerre, notre reporter n’ayant jamais visité de prison ni fait prisonnier durant la première guerre mondiale.

      Cordialement

      Mathilde, Messager du Centenaire

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