Chronique n°20 : Le prix à payer

Depuis le début de la bataille de Verdun, je restais à Bar-le-Duc puisque je ne pouvais me rendre dans le secteur des combats. Ici, l’état-major et le Commandant X me donnaient les informations -certes triées- mais indispensables à la compréhension et au suivi des évènements. D’ailleurs, sur le terrain, je n’aurais pu me déplacer librement.

Dans la journée d’hier, le Commandant souhaitait me voir et me donna rendez-vous au Café des Oiseaux. Cela semblait important.

« Bonjour Monsieur Blandin. Merci d’avoir répondu à ma demande. Je voulais vous faire part de sentiments personnels en dehors de toute information opérationnelle. Je veux vous parler du Lieutenant-colonel Driant. Je me sens profondément ému à la pensée de son héroïque disparition. Vous connaissez mon extrême admiration pour cet officier. Cela date -je vous l’ai déjà dit-  de mon passage à Saint-Cyr en 1892. Le Capitaine Driant avait ébloui les élèves. Il est vrai qu’à notre âge, vingt ans, nous étions prompts à l’exaltation des sentiments qu’ils soient d’admiration ou de mépris. La France a perdu un grand Monsieur au Bois des Caures. Oh ! je sais, Monsieur Blandin, les nécropoles sont remplis de gens admirables que l’on croyait indispensables. Mais ce constat, si réaliste qu’il soit, empêche-t-il de rendre hommage ? La France perd chaque jour son élite. Il semble que l’avenir de notre pays repose désormais sous terre. Si tous les morts sont des héros conscients ou non, audacieux ou résignés, les meilleurs nous ont quittés. Tel est le cas du Lieutenant-colonel Driant. Je ne veux pas revenir sur ses qualités militaires. Elles sont évidentes ; sa belle carrière l’a suffisamment montré. Mais parlons plutôt de ses talents littéraires moins bien connus. Et pourtant…C’est à Tunis que naquit sa vocation d’écrivain ; il avait trente cinq ans. Il écrivit alors son premier livre : La Guerre de demain et prit comme pseudonyme Danrit. Tous ses romans, au total seize, sont des œuvres d’anticipation où sont exaltées les grandes vertus de courage, d’honnêteté, de l’honneur de servir. Au-delà de cette éducation civique et morale, il entrevoit des techniques nouvelles, des armes nouvelles, des situations internationales nouvelles… On le qualifie de Jules Verne militaire. D’ailleurs, une relation personnelle s’était établie entre les deux romanciers, toute empreinte de considération réciproque. L’avenir nous dira s’il fut un prophète mais le présent dévoile déjà le grand écrivain. C’était un homme plein d’attention pour ses soldats. En pleine guerre, le 2 août 1915, il avait dédicacé son livre La Guerre souterraine, écrit en 1913,  » Aux 56° et 59° Bataillons de Chasseurs à pied que j’ai l’honneur de conduire au feu depuis un an ! « . Mais je parle trop longtemps et vous avez eu la patience de ne pas m’interrompre. Merci. Je suppose que vous avez senti mon besoin d’exprimer mon chagrin. C’est un drame qui me touche de près mais combien d’autres, que j’ignore, déchirent des familles dans notre pays ! J’insiste sur ce fait : l’élite française disparaît. Les grandes âmes, les grandes intelligences nous quittent.  Bien sûr, Je pense aussi à tous nos soldats quels que soient leurs grades, leurs origines, leurs places dans la société. Un  artisan qui meurt crée un vide et le vide n’a pas de dimension. La France se meurt dans les tranchées. Elle perd sa jeunesse, ses talents, sa force. Quand cela cessera-t-il ? »

Il s’arrêta brusquement. A sa question finale, il semblait dans l’impossibilité de répondre ; l’émotion contenue l’étranglait imperceptiblement. Le silence se poursuivait, triste, laissant chacun de nous deux à nos pensées morbides. Heureusement, le bruit de la porte du café qui venait de s’ouvrir fut une sorte de délivrance. Un client venait de rentrer. Je profitai de l’occasion pour prendre la parole.

« Tout en le déplorant, je suis bien d’accord avec vous et quand vous citiez le Capitaine Danrit je pensai à bien d’autres écrivains tués avant lui, dès le début de la guerre : le Lieutenant Psichari le 22 août 1914 en Belgique, le Lieutenant Péguy le 5 septembre 1914 au cours de la bataille de la Marne, le Sous-lieutenant Alain-Fournier le 22 septembre 1914 près des Eparges, le Lieutenant Pergaud le 8 avril 1915 dans la Woëvre… Toutes les grandes écoles de France ont payé un lourd tribut.  En particulier me vient à l’esprit l’Ecole Normale Supérieure et tout le corps professoral en général. Il y a  tous ceux qui vont mourir encore,  demain et les jours suivants, tous ceux dont j’ignore le nom, la profession, les artistes, les savants, les médecins… J’imagine toutes ces femmes qui resteront seules, toutes ces mères sans fils, toutes ces épouses sans maris, toutes ces filles sans pères, toutes ces fiancées sans avenir. La guerre est la pire chose qui puisse exister ; mais peut-on l’éviter ? Cette guerre nous devions la faire, mon commandant ! N’est-ce pas ? Il nous faut récupérer l’Alsace et la Moselle. Le prix à payer est fort mais c’est une question d’honneur »

Oui, le prix à payer jusqu’à l’acquittement définitif de la facture.

Nicolas BLANDIN, le 09 mars 1916

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