Chronique n°19 : Douaumont

La bataille déclenchée le 21 au matin est loin de s’arrêter. Bien au contraire. Les Allemands accentuent leur pression. Le Bois des Caures est complètement ravagé et les bataillons de chasseurs du Lieutenant-colonel Driant ont totalement disparu ; lui-même est tombé à leur tête. C’est un désastre et la gloire acquise ne pourra jamais compenser notre peine immense. Combien de morts faudra-t-il encore pour conserver ce lambeau de terre sacrée? Combien de chroniques devrai-je écrire pour honorer tous ces soldats qui se sacrifient à Verdun ?

Celles-ci ne doivent pas être une sorte de fac-similé des journaux de marche des unités. Elles doivent insister sur certains points particuliers, sur les temps forts de la résistance française ou, malheureusement, sur nos reculs momentanés, voire sur nos abandons de position. C’était le cas le 25 février pour le fort de Douaumont.

L’ennemi en a fait tout un tapage journalistique : « Douaumont ist gefallen ! »Douaumont est tombé ! Expression exagérée et inadaptée. Le fort n’est pas tombé car il n’était pas défendu. C’est une erreur française mais ce n’est pas réellement une victoire allemande. Une cinquantaine de territoriaux et de sapeurs étaient présents sans avoir ni les moyens pour lutter ni les consignes pour résister. Une ruse remplaça le combat. La perte du fort a son importance dans la défense de Verdun mais l’ennemi, à s’en emparer, ne s’est pas couvert de gloire.

Il est certain que cette issue n’était pas, et de loin, envisagée par nos chefs militaires. En effet, par le Traité de Francfort, l’Allemagne victorieuse de 1870-1871 occupa l’Alsace et la Moselle ; Verdun devenait ainsi une ville qui convenait de fortifier. La France adopta le système du Général Séré de Rivières qui établit tout au long de la nouvelle frontière une série impressionnante de fortifications. (J’admets qu’une chronique n’est pas un cours d’histoire mais elle doit, de temps en temps, rappeler le passé pour bien comprendre le présent).

En construisant les forts entourant Verdun, au nombre d’environ cinquante, le commandement assurer la défense de la ville. D’autres places fortes furent ainsi créées : Belfort, Epinal, Toul. Ces points paraissaient inexpugnables. Sur la rive droite de la Meuse se trouvaient les forts les plus solides, les mieux armés, les plus importants. Citons Douaumont et Vaux pour ne retenir que les deux principaux. Les travaux du premier commencèrent vers 1885 et s’achevèrent juste avant la guerre.  Pendant presque trente ans, des troupes en manœuvre ou de cantonnement se mêlaient aux ouvriers des entreprises de terrassement et de maçonnerie ; tout ce monde côtoyait la population du village, situé à moins d’un kilomètre du fort en construction. En 1913, on recensait très précisément 288 habitants ; il y avait un cabaretier… Imaginons tous ces jeunes hommes appelés selon leur classe sous les drapeaux se succéder dans ces villages de Fleury et de Douaumont où se dressent déjà outre le fort, les ouvrages de Froideterre, de Thiaumont, de Souville. Dans cet espace restreint,  environ un millier de soldats et de manœuvres vivent avec la population, utilisent les commerces, travaillent avec les artisans, fréquentent les cafés… Une symbiose forte à l’image de cette France qui soutient et aime son armée. Trente ans, le temps d’une génération.

Mais le temps de paix -et peut-être des amours- s’acheva dès le début de la guerre. Il avait fallu quitter le village au plus tôt. Le 8 octobre 1914, 137 obus allemands furent tirés. Les dégâts furent vite réparés ; ce n’était cependant qu’un répit. Un nouveau bombardement eut lieu il y a juste un an : 60 coups de plus gros calibres causèrent d’importantes destructions. En fait, l’artillerie ennemie fit plus de mal au fort en 1914 et en 1915 que pendant le début de la bataille de Verdun. On pourrait penser que le Boche renonce à la force pour prendre ce fort et préfère la ruse. Chacun choisit les armes qui l’honorent…

Une chose est sûre, il faudra le reprendre ; le prix à payer sera lourd mais l’enjeu tactique et psychologique l’exige. Le fort de Vaux, situé à quelques kilomètres plus à l’Est, ne sera pas, quant à lui, abandonné facilement ainsi que tous les autres fortifications qui interdisent l’accès à Verdun. Les Allemands ont tort de penser que la facilité rencontrée à Douaumont se répétera. Leur orgueil est un aveuglement et notre lucidité un avertissement !

Ce même 25 février le Général Pétain a pris le commandement de l’ensemble du secteur de Verdun.

Nicolas BLANDIN, le 04 mars 1916

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