Chronique n°16: Les Eparges et les hommes

Le secteur des Eparges est vaste ; limité dans son pourtour par les villages de Tresauvaux, Combres, Saint-Remy, Mouilly et Mont-sous-les Côtes. Il s’étend sur plus d’une dizaine de kilomètres, Il est facilement identifiable : à l’Est, s’étale la grande plaine de la Woëvre ; au centre, serpente la vallée du Longeau et à l’Ouest, la Tranchée de Calonne traverse des bois épais, lieu d’âpres combats en septembre 1914. Dans cet espace caractéristique, s’élèvent des collines d’un peu plus de 300 m: les Hures, Montgirmont et la crête promontoire tenue par les Allemands.

Naturellement, venant de Bar-le-Duc, je ne peux, pour rejoindre le secteur, que passer par l’Ouest. A hauteur d’Ancemont, je traverse la Meuse et arrive à Dieue-Sommedieue. Ces deux localités forment un immense centre logistique où les soldats transitent : blessés en cours d’évacuation, relevés en phase de repos, renforts en route vers le front… Véritable capharnaüm de voitures, de camions Berliet, de Latils, d’ambulances, de tentes, de matériels et de stocks…Certains états-majors se déploient et d’autres font une halte avant de reprendre leur déplacement. L’Intendance a installé ses magasins de vivres et de munitions. On y découvre beaucoup de cantonnements pour la troupe avec tout ce qu’il faut pour lui permettre de se remettre en condition : lessive, nettoyage de l’armement, du fourniment, du nécessaire indispensable à la vie dans la tranchée. Il y a, aussi, ici et là, beaucoup d’estaminets où le Poilu peut boire et d’autres plus douteux.

Je reste peu de temps ici. Rien n’est original car tous les arrière-fronts se ressemblent. Il me tarde d’aller plus avant, là où le soldat se bat. Dans les bois de la Calonne, je me retrouve parmi les combattants. Certes, je ne suis pas en première ligne, mais cette halte pour la nuit me permet déjà de mieux appréhender les choses, d’essayer de découvrir ces hommes que j’admire depuis le début de la guerre. En allant le plus loin possible, je  comprendrai mieux et vite. D’emblée, je lis l’anxiété sur les visages. De l’étonnement aussi. Que fait-il là le pékin ? Je ne peux leur expliquer ma présence ; c’est trop long, trop compliqué et trop simple à la fois. Comment leur dire que je viens dans ces lieux de combats pour écrire leurs exploits accomplis dans l’action comme dans l’abnégation.

Le lendemain, je descends vers Mont-sous-les-Côtes. Le front est tout près mais la côte des Hures protège le village de l’artillerie ennemie. Aussi, quelques habitants sont restés et accueillent le soldat prenant un peu de repos. Je suis invité à une popote d’officiers. Elle s’est refugiée dans le coin d’une grange, au fond d’une cour de ferme. Un petit vin des côtes remplit nos verres et amène la conversation. « Qui pourrait croire, Monsieur, qu’à peine trois kilomètres de ce havre de paix, il y a l’enfer. On se bat ici depuis le début de la guerre : combats de l’été 14 dans les bois, au dessus de nous et vers Saint-Remy, combats effroyables du printemps 15 sur la crête des Eparges et dans la plaine de la Woëvre, du côté de Marchéville ! » Un lieutenant interrompt son camarade : « En parlant de Marchéville, c’est là qu’est tombé Louis Pergaud, le dernier prix Goncourt. Je suis instituteur donc peut-être plus sensible que d’autres à cette perte de la littérature française.  Mais il y eut aussi en septembre 14, vers Saint-Remy, Alain-Fournier perdu dans des circonstances encore mal définies… ». On m’emmena dès le repas pris aux premières lignes.

Avant de partir, une brave paysanne me donne quelques provisions et une bouteille de gnôle à partager avec les soldats. Elle me précise que c’est de la quetsche de son verger. Puis, en verve, elle me raconte : «  Les Boches quand ils sont arrivés se sont conduits comme des barbares. Mes cousins de Dommartin m’ont rapporté qu’ils avaient fusillé deux frères déjà âgés les prenant pour des espions ; et ils ont pris les habitants de Combres comme otages, se protégeant derrière eux face à notre artillerie ; et puis, ils les ont fait prisonniers et emmenés en Allemagne ; et il n’y a pas qu’eux. Heureusement, ceux des Eparges ont fui avant leur arrivée grâce à leur curé, le bon Abbé Tripied. Tenez si vous pouviez en tuer un ou deux cela me ferait ben plaisir ! ».

Je suis mon guide. Par la route, on gagne Mesnil et par un sentier la côte des Hures. La pente est raide. Au col, on laisse Tresauvaux sur notre gauche pour aller vers Montgirmont. Le bruit de la guerre est là. Il s’agit maintenant de progresser avec prudence car l’ennemi a, par certains endroits, des vues sur nous. En descendant cette dernière colline, on parvient au ravin d’Hadimel et dans la zone du Trottoir. Ce nom lui a été donné quand de très nombreux caillebotis ont été posés pour se protéger un peu de la boue. Le Trottoir est un lieu lugubre. Un cimetière provisoire est dans le ravin ; déjà des centaines de croix montrent l’ampleur du massacre. Après avoir longé la nécropole, je monte quelques marches couvertes de boue et, m’aidant d’une rampe de fortune, j’accède à la chapelle. Elle est un réconfort spirituel mais tout en élevant l’âme, elle broie le cœur.  C’est la dernière station du long chemin de croix de la Crête des Eparges.

Le soldat du 366°RI qui m’accompagne me dit à voix basse pour ne pas déranger ceux qui reposent sous les tas de terre : « On meurt ici, Monsieur. On meurt par paquet, par surprise, par devoir, aussi…Les 9 et 10 janvier, une mine a explosé au point C ; je ne vous raconte pas…La 3°section de la 18° compagnie s’est précipitée sur les lèvres de l’entonnoir pour empêcher l’ennemi d’occuper le terrain. Il pleut tellement que par les boyaux et les tranchées -ou ce qui en reste- s’écoulent de véritables fleuves de boue. Sans arrêt des tirs sont déclenchés ; aux obus habituels s’ajoutent les explosions de torpilles et de camouflets. Vous ne savez pas ce que c’est ? Ce sont des charges d’explosifs destinés à détruire une galerie souterraine ou une mine ennemie. Rien n’est négligé ici pour tuer, mutiler, faire disparaître ».

Je pourrai continuer à écrire. Comme les combats ici ne cessent pas, la narration est sans fin. Mais cela serait toujours les mêmes mots. Seuls les noms des morts changent. Bataille pour conquérir, bataille pour conserver, bataille pour une victoire qui échappe et bataille de l’espoir d’en finir. Bataille pour rester un homme quand la survie devient animale. Bataille contre la résignation morbide pour une acceptation sublime. Les Eparges enfer de désolation et de souffrances indicibles mais creuset d’héroïsme et d’exploits incommensurables.

Nicolas BLANDIN, le 01 février 1916

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