Chronique n°15 : Les Éparges et la bataille

Depuis plusieurs semaines mes différents interlocuteurs à Bar-le-Duc, le Général Dubail à Paris et quelques blessés revenant de ce secteur me poussaient à aller aux Eparges. Sans cesse les mêmes expressions, les mêmes mots revenaient : la boue, les mines… C’était à croire que ce village symbolisait à lui seul toute l’horreur de cette guerre ; c’était admettre que celui qui n’avait pas connu ce front ignorait l’existence terrestre d’un enfer.

Je devais donc m’y rendre. Je me posais cependant beaucoup de questions. Comment traduire avec exactitude les faits, les sentiments ? Comment allier ma présence à l’état-major du général de brigade pour comprendre les plans, les raisons tactiques, les objectifs à atteindre et ma présence au plus près de la première ligne pour découvrir le terrain dans sa triste réalité et les hommes dans leurs misères quotidiennes ? Il me fallait donc rester plusieurs jours. Aussi cette chronique traitera de la première préoccupation, les décisions du commandement et le déroulement général. La suivante s’attachera à vous montrer les héros de la bataille.

Plus que partout ailleurs dans cette guerre que l’on qualifie déjà d’industrielle et de totale, la place de l’homme est restée prépondérante. Toute la puissance de feu, tout le pouvoir de destruction se sont concentrés là, sur cette crête d’un peu plus d’un kilomètre de long. Cette terre fut martelée, remuée, bouleversée, chamboulée à l’extrême au point de recueillir des milliers de disparus, de soldats sans sépultures, sans noms, sans croix…Aussi, il faut insister sur les dimensions humaines de cette tragédie. Que cette chronique devienne récit épique, histoire d’Hommes !

Le champ de bataille des Eparges ne possédait pas les critères traditionnels pour une confrontation : pas de grande plaine pour les déploiements de masse, pas d’axes pour les mouvements tactiques, pas de place forte à investir, pas de dimension symbolique à acquérir. Pourtant l’affrontement, d’une violence inouïe, aura lieu, l’année dernière, de février à juin 1915. Le village des Eparges s’étale au pied de la crête ; il est vide et détruit. Nous en reparlerons. Des collines et un petit cours d’eau entourent ces ruines. On y cultivait tout ce qui pouvait pousser et produire. La terre est généreuse, ici. La vigne s’accrochait à quelques lopins de calcaire. En gravissant les hauteurs à l’Ouest, on entre dans la forêt avec sa Tranchée de Calonne et plus loin la Meuse. A l’opposé, à l’Est, on découvre toutes les côtes qui dominent la grande plaine de la Woëvre et au-delà Metz…allemande depuis 1871. Il est évident que ces promontoires sont excellents pour l’observation des mouvements et l’application des tirs. Il convient donc de s’y installer les premiers et de se retrancher au plus vite et au mieux. Les Allemands ne s’y sont pas trompés. Ils sont là. On les délogera !

A partir du 17 février dernier, la bataille des Eparges n’est qu’une longue suite d’attaques et de contre-attaques, de prises de tranchées et de reconquêtes de position. Combats de corps è corps, baïonnette au canon, avec képi sur la tête car le casque Adrian n’est venu qu’à l’été, voire à l’automne. Combats d’un autre âge avec des armes modernes d’une puissance destructrice inégalée. A la bataille des Eparges, toutes les armes les plus meurtrières ont été employées et, pour certaines, expérimentées à grande échelle. Ce fut le cas des mines. A la bataille des Eparges, les éléments naturels ont ajouté à l’horreur. Un froid intense coupé par des pluies glaciales, un sol d’argile devenu fleuve de boue, accentuaient les souffrances des soldats. La soupe arrivait rarement en première ligne et, quand elle y parvenait, elle n’en était plus une.

Comment les hommes ont-ils pu, dans ces terribles conditions, remplir leur devoir, mieux l’accomplir avec héroïsme ? Les philosophes, les moralistes pourront toujours chercher le pourquoi des choses ; les Poilus des Eparges ont montré le comment. L’acte et non le discours sublime l’homme. Et, ici, les actes ne manquent pas.

Nicolas BLANDIN, le 25 Janvier 1916

 

 

 

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