Chronique n°14 : L’entretien avec le Général

J’arrivai en haut du boulevard Raspail et de là j’aperçus la place Denfert-Rochereau avec en son centre le Lion sculpté par le célèbre Bartholdi. Je sonnai et immédiatement on me fit entrer dans un grand salon. J’eus à peine le temps de découvrir les lieux que mon hôte, le Général Dubail, m’accueillit avec une simplicité qui facilite tout naturellement les rapports. D’emblée, je devinai que l’entretien serait chaleureux. J’ignorai qu’il serait aussi des plus instructifs.

Le Général Dubail avait la soixantaine et il la portait bien. Vif d’esprit, élégant, le regard clair et décidé, la moustache à mi-chemin entre l’impériale et la française, il parlait nettement, sans ambages, pour démontrer et convaincre. Il m’emmena m’asseoir dans un coin, près d’une fenêtre. Aussitôt l’entretien débuta.

« Albert, pardon M. Heymes, m’a beaucoup parlé de vous le mois dernier lorsqu’il est venu me voir. Il m’a assuré que vous n’étiez pas un de ces journalistes recherchant le sensationnel, prônant un chauvinisme vulgaire qui ne peut qu’exciter les planqués. Votre  chronique sur les hommes de bonne volonté m’a poussé à vous rencontrer. J’ai des choses à vous dire.

Albert et moi – je continuerai à l’appeler Albert, si vous le permettez- nous nous connaissons depuis notre enfance. Alsaciens tous les deux, nous avons subi les affres de la dernière guerre. Mais je suis de Belfort et demeurais Français en 1871 ; quant à lui de Thann a dû fuir ». Je pensai aussitôt à ce Lion de Belfort que j’avais entraperçu il y a quelques minutes. C’est fantastique le hasard –ou la Providence. Il semble qu’il n’y a même que cela qui existe. Ma plume sur ce coin de papier est, comme toute chose au monde, une coïncidence.

« Nos destins avec Albert se sont souvent croisés. Outre le voisinage initial et les écoles communes, il y eut le tragique siège de Metz. Puis, plus tard, l’Algérie ; lui colon et moi officier dans les zouaves. Et enfin un autre lien, vous, M. Blandin. Je veux vous délivrer certaines de mes pensées. Par exemple et pour reprendre mon idée sur les planqués et les excités du stylo, je crois la haine de l’ennemi exactement proportionnelle à la distance qui nous sépare du front. Plus on est loin, plus on déteste le Boche ! Demandez au Poilu ce qu’il pense de son adversaire… On dit des tas de choses fausses ou interprétées dans le sens qui plait à ceux que l’on veut séduire. Regardez le journal « Le Bonnet Rouge » -il finira bien par être interdit. Il sème la confusion en affirmant que les officiers envoient leurs soldats à la mort tandis qu’eux restent à l’abri. C’est un hideux mensonge. J’ai quelques chiffres à soumettre à votre réflexion. Plus de 2 000 saint-cyriens sont morts depuis le début de la guerre et, hélas, ce n’est pas fini… Les promotions  » de Montmirail »,  » Croix du Drapeau » et  » de la Grande Revanche » sorties toutes trois en 1914 ont déjà perdu les trois quarts de leurs officiers. Vous allez me dire, à raison, que tous les officiers ne sont pas saint-cyriens. Mais, pour les autres, la proportion des pertes est peu différente. Regardez tous ces officiers dits de complément ; ils forment la grande majorité du corps des chefs de section. Et où sont-ils ces instituteurs, ces ingénieurs et même ces curés que l’on a chassés un jour ? Au front, au sacrifice ! » Je sens mon interlocuteur qui s’emporte. L’injustice le révolte, c’est évident.  A peine le calme revenu, il reprend.

« La théorie de l’offensive à outrance est ainsi grossièrement défigurée pour mieux critiquer l’Armée et l’Etat-Major. Certes, le terme outrance est d’une grande maladresse. Mais qualifier une chose maladroitement ne prouve pas sa nullité. Avant la guerre, l’idée d’une bataille décisive était enseignée dans toutes les écoles de pensée militaire et de par et d’autre du Rhin. Pour la gagner, cette bataille, il faut une offensive brutale, une manœuvre frontale, un engagement total. Les pertes seront terribles mais la guerre sera courte. La défensive prolonge le conflit et… les pertes. Ce qui a prolongé cette guerre, c’est l’échec allemand dans la Marne ; c’est l’échec français en Alsace et à Morhange. Une offensive bien préparée, bien dirigée et menée avec vigueur, eût pu remporter cette bataille décisive. Les critiques se seraient faites plus rares, croyez-moi !

On s’est gaussé du pantalon garance. Mais on oublie qu’une commission – je  la présidais- avait proposé dès 1912 une nouvelle tenue de couleur réséda, ressemblant fortement à celle des combattants Boers en Afrique du Sud. Ce sont des raisons politiques et économiques qui ont prévalu alors pour repousser le projet. Sur le champ de bataille on ne meurt pas d’un coup de baïonnette ; c’est l’artillerie qui tue à 80 % des combattants et les obus se moquent bien des couleurs, ils ne sélectionnent pas.

Je quitte le service actif dans deux mois. J’ai servi mon pays, avec amour, pendant quarante cinq ans. Mais j’ai encore plus aimé ceux que l’on a placés sous mon autorité. C’est pour cela que je vous ai dit toutes ces choses. Ceux qui pensent et ceux qui commandent ne sont pas systématiquement des bourreaux et ceux qui obéissent des victimes contraintes. On parle trop de boucherie avec les corollaires d’équarisseurs et d’abattoirs. On méprise ainsi les soldats qui sont toujours des héros quelles que soient les circonstances.

Dans votre dernière chronique vous dites que vous allez vous rendre aux Eparges. C’est une excellente idée. Je connais bien ce secteur.  Profitez-en pour parler à ces Poilus et vous verrez que, malgré leur lassitude évidente, leur tristesse, leur résignation, leur souffrance, ils acceptent. Malgré leur colère face à certaines décisions, ils acceptent. Cette acceptation de l’holocauste reste aujourd’hui incompréhensible et le restera, sans aucun doute, pour les générations suivantes… »

Je restai muet après son intervention. Je ne peux rien ajouter à l’entretien.

Nicolas BLANDIN, le 11 janvier 1916

 

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