Chronique n°12 : Paix aux hommes de bonne volonté

Après deux jours passés à Verdun, je suis rentré à Bar-le-Duc le cœur serré. Je me suis souvenu des paroles du Colonel Driant. J’ai pensé à cette ville sérieusement menacée. Déjà bombardée, déjà vidée du quart de sa population, elle risque demain d’être encore plus en danger, d’être davantage la cible de l’artillerie allemande, d’être un véritable objectif de conquête avec son cortège de malheurs.

J’étais triste et anxieux. J’avais envie d’oublier toutes les horreurs de la guerre : la cruauté des hommes et leur puissance de destruction. Il me fallait voir des choses réconfortantes pour me réconcilier en quelque sorte avec le genre humain. Non, les hommes ne sont pas que des machines à tuer. Ils sont capables aussi, dans la mesure de leurs moyens et des circonstances, d’accomplir des actes de grande solidarité, d’amour fraternel. On sait qu’au front les soldats l’ont déjà démontré et à plusieurs reprises. Mais on oublie, trop souvent, qu’à l’arrière aussi, loin de la tourmente, de la fièvre des combats, des hommes et des femmes, individuellement ou collectivement, savent soulager ceux qui en ont besoin.

Je fis part à M. Heymes de mon désir de me faire connaître les sociétés d’entraide barisiennes dont on m’a beaucoup parlé depuis mon arrivée. Naturellement, il les connaissait toutes et me dressa un tableau général.

Il y a quelques semaines, j’avais déjà mentionné le Noël des enfants refugiés, l’action pour leurs parents démunis de tout, les fourneaux populaires…Je n’y reviendrais pas. Parmi toutes les initiatives locales pour aider ceux qui sont dans le besoin, il me faut, hélas, choisir. Grace aux renseignements que mon ami m’a donnés, j’ai retenu le Comité de l’Oeuvre du Combattant et du Prisonnier du canton de Bar-le-Duc, créé en décembre 1914. Le Président est M. Mayaux qui a prononcé un magnifique discours inaugural en février dernier. Je le cite : « (…) vient de se former un comité ayant pour but de porter secours aux combattants qui nous viennent des tranchées, complètement exténués par des mois entiers de privations et de souffrances de toute nature. (…) Cette œuvre s’étend aux blessés et aux malades, aux enfants de prisonniers. (…) Bar-le-Duc veille à la vaillance de nos armées ».

Par ailleurs, des journées à thème furent organisées pour récolter des fonds qui aideront les plus malheureux. Ainsi, en février, il y eut la « Journée du 75 » où furent récoltés par la vente de figurines du célèbre canon français plus de 4 000 francs. Le 30 mai, le Sénateur Charles Humbert patronna la « Journée des Réfugiés » qui rapporta une somme d’environ 5 000 francs. En août, on assista à la « Journée des Orphelins de Guerre ». Toutes ces œuvres de bienfaisance distribuent à bon escient les recettes obtenues. Il est prévu que prochainement les 25 et 26 décembre soient consacrés à une « Journée des Poilus ».

Ma tristesse née à Verdun s’éloigna un peu devant la découverte de tous ces dévouements. Une sorte d’espérance lui succéda. Mes réflexions devinrent, alors, générales et sortaient du cadre meusien pour brasser l’ensemble des théâtres d’opérations. Certes, je mesurais toutes les souffrances accumulées depuis plus d’un an de la Mer du Nord à la Suisse, toutes ces vies perdues, celles des soldats au front et celles des civils à l’arrière, tous ces drames le long des routes de l’exil et le long des chemins de la captivité pour des combattants mais aussi pour des innocents pris en otages. La Meuse plus que tout autre département payait un lourd tribut. Voyez cette zone nord occupée, la longueur du front de l’Argonne à la Meurthe, les secteurs de combats meurtriers si peu espacés entre eux, le nombre de villages détruits, de champs dévastés… Et pourtant, j’espère !

Dans la froideur de l’hiver et les rigueurs de la guerre, j’espère. Cette guerre finira même si elle atteint des dimensions incommensurables, même si elle est totale, si elle ravage autant les corps que les cœurs et parfois les esprits. A l’approche de Noël, le front connaîtra vraisemblablement des accalmies. L’année dernière, à cette même date, il eut des actes de respect mutuel. Pourquoi Noël 1915 serait différent ? Les Allemands qui croient que Dieu est avec eux (Gott mit uns) lui feront-ils l’injure de combattre le jour où son fils vint au monde ? Et nous, les Français, qui croyons à la Fraternité universelle et cherchons à transmettre cet idéal au monde entier, nous ne ferions pas, à cette occasion, un geste de paix simple. La vieille trêve de Dieu ou la grande solidarité des hommes, peu importe le sens qu’on lui donne ! Mais il faut le silence des armes pour entendre le battement des cœurs, le cessez-le-feu d’un jour, d’une heure, pour rappeler que ceux qui combattent sont encore des hommes.

Paix aux hommes de bonne volonté.

Nicolas BLANDIN, le 22 décembre 1916

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