Chronique n°11: Le futur Général de Verdun

La nuit à Verdun avait été étrangement calme. En cette fin d’année 1915, en l’absence de tirs, de tranchées, il m’était difficile d’imaginer que le front n’était qu’à une dizaine de kilomètres au Nord et à l’Est. Mais les Verdunois, eux, ne se leurraient pas ; ils avaient pu mesurer, malgré deux bombardements limités, la puissance dévastatrice de l’artillerie allemande. En effet, à deux reprises, le 4 juin et le 1° octobre, plus de quarante obus de 380 tombèrent sur la ville faisant quatre tués, plus de vingt blessés et causant des dégâts importants en particulier sur la bibliothèque municipale dont la façade fut presque totalement détruite. Heureusement, elle avait été déménagée quelques semaines plus tôt ainsi que les objets de collection du Musée et les archives de la Mairie. Les premières évacuations eurent lieu au cours de l’été ; le quart de la population quitta la ville.

Une impression de grande tristesse m’envahit lorsque je passai devant le cercle des officiers, quasi désert. Il avait été bâti et offert en 1893 par les entreprises chargées de la construction des forts tout autour de Verdun. Mon sentiment de malaise se prolongea en suivant les quais et découvrant toutes les échoppes fermées, leurs panneaux commerciaux devenus inutiles, faute de main d’œuvre et de clients, en constatant que beaucoup de portes étaient closes et vraisemblablement pour longtemps, que la rue Mazel était vide de toute activité, de passants, de chariots, de chevaux, d’automobiles…

Avant de monter à la Citadelle, je devais prendre, au passage, le Commandant X à la bibliothèque des officiers au centre ville, en bordure de Meuse. En sortant, nous nous dirigeâmes vers la Ville Haute, place des Roches. D’emblée, X rentra dans le vif du sujet. « L’homme que vous allez découvrir est exceptionnel. C’est pour cette raison que je tenais à vous en parler avant que vous ne le voyiez. Sorti dans les premiers de sa promotion, il fit un début de carrière fulgurant. Gendre du Général Boulanger, il a alterné les temps d’état-major et de commandement. Malheureusement, suite à l’affaire des fiches, il a été dans le collimateur de la hiérarchie. Sanctionné pour ses opinions, il sait qu’il sera écarté de toute promotion ; de là, il décide de quitter l’armée en 1905. Revenu à la vie civile, cet officier aux multiples talents continue son œuvre littéraire commencée il y a vingt ans. Il connait un vif succès. Non content de cette carrière prometteuse d’écrivain, il se lance dans la politique. Il est élu député en 1910, et réélu en 1914. A ce moment-là, la guerre éclate. Il fait, alors, sa demande pour réintégrer l’armée. Il est aussitôt affecté, avec le grade de lieutenant-colonel, dans le secteur de Verdun où il prend le commandement de deux bataillons de chasseurs. Mais ce n’est pas ici que je l’ai connu ; c’est à Saint-Cyr en 1892. Il était capitaine instructeur. Quelle image, il a donnée ! Pour nous, élèves, il était un exemple d’intelligence, de force, de caractère. Il nous formait par son autorité rayonnante, son expérience distillée avec modestie, sa capacité à découvrir dans chacun de nous des qualités que nous ignorions. Il nous insufflait le désir de servir la Patrie en se souciant, constamment,  de ceux que l’on allait commander. Il avait aussi une manière de nous parler de l’Afrique du Nord, en particulier de cette Tunisie où il avait tenu garnison au sein du 4° Zouaves durant de longues années. C’est lui qui me poussa à choisir cette arme et je fus affecté au 2° à Oran. Mais je vous l’ai déjà dit ! Excusez-moi ! Cet officier vient régulièrement à la Citadelle avec son ordonnance et son chauffeur pour « chiper » -comme il l’avoue lui même- du tabac, du chocolat ou toutes autres choses pour améliorer l’ordinaire de ses chasseurs. »

Nous approchâmes de la Citadelle. Elle était devenue un immense centre de ravitaillement avec ses magasins aux vivres, aux munitions, à poudre, son atelier d’armes, son arsenal…Naturellement c’est là que se trouvait le bureau du Gouverneur et l’état-major de place. Arrivé à ce bâtiment, un homme de taille très moyenne, trapu, en sortait d’un pas décidé. X le salua : « Mon Colonel, voici monsieur Blandin. » X murmura à mon oreille : « C’est lui ». « Monsieur le journaliste, c’est bien volontiers que je m’entretiens avec vous, mais on doit faire vite car je dois retourner là-haut. La situation est tendue. Je suis persuadé qu’une attaque sur Verdun se prépare. J’ai averti, il y a dix jours, la commission de l’Armée de la Chambre. Pour moi, il ne fait aucun doute que les Allemands attaqueront bientôt, rive droite, en particulier dans mon secteur, le plus au Nord, avec une puissance de feu inégalée. Il nous reste encore quelques jours, peut-être quelques semaines, pour renforcer notre défense par des travaux dans la profondeur et la mise en place de barbelés, insuffisants aujourd’hui. Monsieur je n’ai plus rien à vous dire. Le temps presse. Informez nos concitoyens que l’Armée accomplit son devoir. X faites savoir à Bar-le-Duc et partout où vous le pourrez, que l’attaque sur Verdun est pour bientôt. Bravo, X, pour ce galon de commandant ; il vous va très bien. Voila l’élève qui rattrape le maître !… »

Il monta dans sa voiture et partit en vitesse rejoindre ses deux bataillons. C’était le Lieutenant-colonel Driant qui retournait au Bois des Caures. Sûr, cet homme exceptionnel sera le Général de Verdun !

Nicolas BLANDIN, le 14 décembre 1915

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