Chronique n°10: En route pour Verdun

Quelques jours après notre rencontre au Café des Oiseaux, je partis avec le Commandant X pour Verdun. Il avait tenu ses engagements et j’étais muni de tous les laissez-passer indispensables pour entrer dans la région fortifiée avec sa citadelle et ses vingt-huit forts l’entourant, rives droite et gauche de la Meuse.

La route que nous suivions était devenue peu à peu et surtout depuis quelques mois un axe logistique important. Beaucoup de troupes l’empruntaient ; beaucoup de blessés y transitaient sur tout ou partie de l’itinéraire pour rejoindre les hôpitaux de l’arrière-front. Les camions Berliet acheminaient les ravitaillements… A cause de ce trafic, il a été nécessaire de réglementer la circulation. Aussi, les automobiles civiles sont interdites, sauf autorisation spéciale. Des régiments de territoriaux sont réquisitionnés pour l’entretien de la chaussée qui résiste tant bien que mal aux agressions quotidiennes des véhicules lourdement chargés et des intempéries du début de l’hiver. Ah ! Les « pépères », quel dévouement ! On pense souvent aux combattants ; cela se comprend. Mais il faut aussi reconnaître le travail ingrat mais nécessaire de ces forçats consentants. Cela serait juste !

Je songeai le long de cette cinquantaine de kilomètres qui séparent Bar-le Duc de Verdun à l’intérêt de cette route. Il m’échappait quelque peu. La voie ferrée du Petit Meusien ne devait-elle pas suffire ? Les routes transversales ou parallèles ne satisfont-elles pas les besoins militaires ? « Je vous sens dubitatif, M. Blandin, quant à la nécessité logistique de cet axe. Ce qui vous trompe c’est la stabilité actuelle du front dans ce coin ; c’est le statu quo territorial qui semble prévaloir. Après les très durs combats à Vauquois, aux Eparges et à Saint-Mihiel au printemps, aucune menace point à l’horizon et Verdun, ce saillant fortifié, paraît bien éloignée des préoccupations ennemies. A première vue, donc, vous pourriez avoir raison. Mais imaginez, un seul instant, une attaque massive sur Verdun. Cette route deviendrait alors le cordon ombilical reliant la ville à l’arrière-front. Cette route coupée, c’est l’asphyxie assurée et la rédition. Le commandement ne s’y trompe pas, d’ailleurs. Il l’entretient soigneusement par anticipation. Je sais aussi que le QG envisage une direction spéciale pour une régulation rigoureuse en cas de crise. La conduite des opérations exige, pour obtenir le succès, de prendre en compte tous les facteurs influents. En 1870, on avait totalement négligé la logistique et on a pu en mesurer les conséquences…Quand j’étais à Saint-Cyr en 1892, nos instructeurs s’évertuaient à nous enseigner cette matière. Certes, un jeune officier répugne à l’assimiler ; au calcul des charges de ravitaillement, il préfère la cadence du tir. Mais la guerre a pris une autre forme…  »

Toutes ces explications présentées avec clarté et conviction montraient l’intelligence du Commandant et surtout son emploi important et judicieux au sein de l’Etat-Major. Il reprit le fil de sa pensée. « Ce sont toutes ces idées sur la future guerre qui occupaient le centre de nos conversations avec M. Heymes. Il avait vécu la capitulation de Metz et subi l’annexion de sa province alsacienne. En 1872, il avait donc quitté la métropole pour s’installer comme colon dans la région d’Oran. Il y avait fait fortune. Vingt cinq ans plus tard, je rejoignais cette ville au sein du 2° Régiment de Zouaves. Nous nous liâmes d’amitié ; un mutuel désir de revanche nous brûlait. Il voulait reprendre sa province perdue ; je voulais effacer la honte de la défaite »

Nous arrivions à Verdun. Je remarquai un monument près de la gare. Comme à Bar-le-Duc, au même endroit, il était dédié aux combattants de 1870. Il est vrai que Verdun fut la dernière ville française évacuée par les Prussiens après acquittement de la dette de guerre. C’était le 13 septembre 1873. Quand ils défilèrent pour partir et en traversant le pont sur la Meuse, face à la Porte Chaussée, ils eurent droit aux quolibets et aux insultes. Je crains que cela ne soit pas oubli… Dissipant mon funeste présage, le Commandant annonça : « Demain, outre la ville et sa citadelle à voir, je vous présenterai mon ancien instructeur à Saint-Cyr ».

Nicolas BLANDIN, le 07 Décembre 1915

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