Chronique n°9 : Point de situation

J’ai conscience, cher lecteur, de m’être un peu éloigné des chroniques hebdomadaires que vous attendiez. Mais la rencontre avec M. Heymes en est la cause et l’excuse. Serons-nous déçus de la place qu’il a prise ? Je ne le crois pas.

D’ores et déjà, dans les discussions échangées, il a été rappelé les conséquences territoriales du dernier conflit avec cette frontière si proche. On comprend mieux pourquoi le pantalon garance a été maintenu en 1914. On s’est souvenu, grâce à mon interlocuteur, que le 94° RI, qui est le régiment de Bar-le-Duc, avait subi le siège de Metz en 1870. J’ai aussi voulu souligner, par la richesse des photos publiées dans l’Illustration, que les Généraux français, à l’instar des soldats, savaient se sacrifier et que des dessinateurs de talent contribuaient par leur art à l’Union Sacrée. Si j’ai un peu usé de votre patience, je n’ai jamais abusé de votre confiance. Au contraire. Les détails historiques et militaires que l’on m’a communiqués recadrent l’actualité, expliquent la réalité, redonnent – je l’espère – au jugement sain des hommes et des choses la place qu’il doit tenir. M. Heymes m’aidera, j’en suis sûr, dans la rédaction de mes chroniques. J’ai écrit précédemment que mon flair journalistique me poussait à tirer de cette rencontre toutes les informations possibles. Je m’y efforce et c’est pourquoi je me rends sans hésitation au rendez-vous manqué d’hier, au Café des Oiseaux.

Le Café des Oiseaux s’écrit avec un C majuscule. Il ne peut en être autrement. S’il n’y avait pas ces petites tables en marbre et en fer forgé réservées au consommateur, ce lieu ressemblerait à un musée ornithologique. Des milliers d’espèces empaillées et placées dans des armoires vitrées ornent les murs. C’est un certain M. Poirson, voici environ cinquante ans, qui a acheté le bâtiment et mis sa collection, aussi rare qu’impressionnante, en décoration pour le plaisir des clients. Au centre, un billard dit du Maréchal Oudinot dénote un peu dans cette atmosphère muséographique. Mais il sert ; croyez-le bien. Plus loin, trône une magnifique fontaine directement alimentée par un petit ruisseau. Ce n’est pas elle qui désaltère les habitués du Café des Oiseaux, le Café de Bar-le-Duc.

A peine rentré dans la salle, j’aperçois M. Heymes au comptoir. Il m’accueille chaleureusement et me conduit à une table où un officier y est déjà assis. « M. Blandin, je vous présente le chef de bataillon X de l’Etat-Major ». L’anonymat doit être respecté car cet officier supérieur n’est pas habilité à communiquer avec la presse. C’est sa profonde amitié avec M. Heymes qui l’a décidé à faire ma connaissance dans le but de faciliter ma tâche dans la recherche d’informations, sans enfreindre naturellement le règlement. En effet, X me précise qu’il me procurera toutes les autorisations nécessaires pour sortir de la garnison de Bar-le-Duc, monter, le cas échéant, dans une automobile de l’armée et discuter sur la situation militaire sans dévoiler, cela va sans dire, des secrets. Cette mise au point est faite rapidement, d’emblée. Je n’ai pu prononcer un seul mot. La tirade du commandant a fusé d’un trait, comme apprise par cœur. Il voulait la dire sans interruption pour fixer clairement les limites et le contenu de son aide. Cela m’allait parfaitement. Tout prochainement, il m’emmènerait à Verdun puis, selon les circonstances, dans le secteur des Éparges.

Le serveur, devinant sans doute que ce préambule oratoire ne souffrirait pas sa présence, apporta quelques temps après la bière que j’avais commandée et deux verres pleins d’un liquide blanc, presque transparent. M. Heymes remarqua mon étonnement. « C’est de l’anisette. Le commandant et moi la faisons venir par caisse d’Algérie. C’est la véritable anisette de là-bas, d’une maison fondée en 1872, date de mon arrivée à Oran. Nous avions pris l’habitude de nous retrouver le soir, lorsque la chaleur du jour s’enfuit, pour la déguster. Mon ami venait d’être nommé capitaine. C’était tout au début de ce siècle et  c’était la paix ! »

Je ne résistai pas à poser cette question : « Vous étiez officiers ensemble ? »

Nicolas BLANDIN, le 30 Novembre 1915

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