Chronique n°8: Les photos de soldats

J’étais tout à mes pensées en me remémorant le repas d’hier avec M. Heymes, aux nombreuses informations qu’il me donna et aux espérances d’aide qu’il me promit, lorsqu’on frappa à ma porte. J’ouvris.

« Je suis le domestique de M. Heymes, il me charge de prévenir Monsieur qu’il est dans l’obligation d’annuler le rendez-vous de cet après-midi. Il vous propose de vous retrouver demain vers 14 heures au même endroit, le café des Oiseaux, et de bien vouloir lui consacrer tout le reste de la journée ». J’acceptai. Le report était une déception mais la perspective d’une rencontre prolongée me ravissait. J’allai, sans doute, apprendre et découvrir… De plus, la venue de ce domestique très stylé confirmait l’aisance de mon hôte et aiguisait ma curiosité.

Ayant recouvré ma liberté, je décidai de descendre au rez-de-chaussée à la librairie Jeanne d’Arc pour mieux la découvrir. Elle faisait dépôt de presse, qu’elle soit nationale ou provinciale. Comme en politique le temps de l’Union Sacrée est venu, je pense que l’on peut l’étendre à l’information ! A ce titre, je ne cacherai pas le nom de l’hebdomadaire que je consultai : l’Illustration. Sa réputation est déjà si bien établie que mon apport publicitaire revêt peu d’importance…

En feuilletant les derniers numéros, je tombai sur deux photos qui suscitèrent mon émotion. La première montre le Général Marchand, le héros de Fachoda d’il y a dix-sept ans, en promenade de convalescence dans le Bois de Boulogne. Son air amaigri, voire émacié, dévoile les souffrances endurées et confirme une détermination à toute épreuve.  Les deux pages précédentes présentaient une œuvre de Georges Scott, le talentueux dessinateur, l’incomparable génie du crayon, l’auteur du célèbre « Au pas…serrez…rectifiez l’alignement ». Scott avait croqué, avec une extrême sensibilité et une remarquable précision de détails, l’évacuation du Général après sa blessure du 25 septembre dernier. On y voit les spahis présentant le sabre et le blessé allongé sur un brancard porté sur les épaules par quatre fantassins. Tous les regards, plein de vénération, sont dirigés vers le grand soldat.

L’autre photo est celle du Général Gouraud. Il remet la Légion d’Honneur au Lieutenant Parfouru, paralysé des deux jambes et reposant sur une chaise-longue. La scène se déroule au début de ce mois sur l’esplanade d’un hôpital militaire près d’Hyères. Quel moment ! Grièvement atteint par un obus à peine arrivé sur le front d’Orient, le Général, amputé du bras droit, décore le grand blessé de Champagne. La fraternité du sang versé ; l’amputé et le paralysé ; le Général et le Lieutenant étroitement unis dans l’accolade réglementaire ! Voilà aussi une autre forme d’Union Sacrée.

Mais ces deux généraux étrangers à la Meuse ne doivent pas faire oublier que ce département a donné une légion de généraux à la France. On ne peut les citer tous, peu s’en faut, mais il est possible de faire deux exceptions. Il s’agit d’abord des trois frères de Benoist, Henri, Jules et Paul, Généraux de division. Les deux premiers sont décédés juste avant cette guerre. Le quatrième frère, Albert, a été Conseiller Général et Député de la Meuse. La deuxième exception concerne le Maréchal Oudinot, né à Bar-le-Duc, l’officier général aux trente et une blessures…Sur sa statue, place Reggio, on peut lire cette citation de Napoléon du 17 juin 1807 : « Quand il est quelque part, il n’y a plus à craindre que pour lui ».

En refermant le dernier numéro du journal, je pense aussi au Général Marcot, le premier de son grade à tomber au champ d’honneur en octobre 1914. Il avait presque soixante-dix ans ; sa promotion de Saint-Cyr s’appelait « Oaxaca » en souvenir du Mexique et il était sorti de l’Ecole en …1866 ; Les Généraux de notre armée paient comme le soldat le prix fort. Tous ces hommes au front et tous ceux à l’arrière forment la chaîne de l’Union Sacrée. Ces deux photos de soldats me rappellent au devoir d’informer avec respect.

Nicolas BLANDIN, le 23 Novembre 1915

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