Chronique n°7 : La Revanche à nos portes

Je déjeunai avec M. Heymes dans ce petit restaurant, place de la gare. Nous avions en face de nous le monument dédié aux Enfants de Meuse morts au cours de la guerre de 1870.

« Avez-vous remarqué sur le bronze du monument l’uniforme du soldat ?  »

Naturellement, je l’avais fait. Sans attendre vraiment ma réponse, il reprit le fil de sa pensée.

« C’est le même que celui de nos fantassins à l’entrée de cette guerre. Il fallait, pour nos politiques, absolument battre le vainqueur d’hier avec l’uniforme de la précédente et funeste défaite. D’ailleurs, j’ai bien connu en Algérie M. Eugène Etienne, natif d’Oran, ancien Député et Ministre de la Guerre en 1913. Il disait à qui veut l’entendre et dans bien des journaux : « Le pantalon garance, c’est la France ! ». Belle rhétorique, belle rime et beau slogan ; par là, vous comprenez, sans aucun doute, que l’argument est aussi décisif que convaincant…. Certains ont accusé nos chefs militaires d’avoir été en retard dans l’équipement et dans d’autres domaines. Aux yeux de quelques tacticiens salonards, les généraux sont soit dépassés, soit trop offensifs.  Il me plait de les défendre. En ce qui concerne l’uniforme, je dois, tout de même, les exonérer d’un conservatisme inadapté. En effet, il avait été proposé, grâce à une commission présidée par le Général Dubail, en 1911-1912, une réforme complète de la tenue ; mais, elle avait été ajournée par le gouvernement d’Eugène Etienne, un honnête homme à coup sûr, pour des raisons financières… Enfin ! Depuis cet été, nous avons cette couleur bleue, dite horizon. Le Général Dubail, jeune lieutenant sorti de Saint-Cyr, était avec moi à Metz en 1870. Depuis, nous nous sommes liés d’amitié. On s’est revus en Algérie, en 1901, lorsqu’il a pris le commandement du 1° Zouaves. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce magnifique régiment. Peut-être une autre fois ?».

Décidément, M. Heymes était un personnage des plus étranges ; sa vie semblait pleine de mystères. Après quelques instants de silence, je pris la parole ; une foule de questions –totalement indiscrètes- me brûlaient les lèvres.

« Mais, M. Heymes, vous avez vécu en Algérie ? Je pensais que votre patronyme vous rattachait pourtant à cette province perdue, l’Alsace ».

« Vous avez raison. Je suis Alsacien, mais un Alsacien expatrié dans nos départements d’Algérie. A ce sujet, je tiens à vous rappeler qu’il y a plus de 44 ans, la frontière avec l’Allemagne n’était plus le Rhin. En effet, depuis presqu’un demi-siècle, les casques à pointe sont à 80 kilomètres de Bar-le-Duc, du côté de Mars-la-Tour. Ainsi, le danger est à nos portes ; la Revanche aussi, je l’espère ! ».

Petit à petit, la vie de M. Heymes se dévoilait : vraisemblablement officier au 94° RI, ancien combattant de Metz, lors de la dernière guerre, exilé d’Alsace, colon d’Algérie, ami de ministre, de général… Mais, au-delà de cette connaissance si particulière, demeurait la réalité de la guerre. L’Allemagne avait amputé la France en 70 et l’avait en partie occupée l’an dernier. Les régions fortifiées, comme Verdun, résistaient ; la Meuse, quoique meurtrie, défiait, par son courage et son obstination, l’ennemi. Le Traité de Francfort sera demain déchiré et un autre, glorieux pour notre Patrie, nous rendra les provinces perdues.

Heymes me quitta et me dit : « Demain, je vous propose de nous retrouver en début d’après-midi, au café des Oiseaux. C’est un lieu exceptionnel, bien fréquenté. Nous rencontrerons sûrement des militaires et puis nous aurons le temps de parler. Les sujets ne manquent pas… Je vous devine curieux et même quelque peu impatient de découvrir des tas de choses ».

Nous nous quittâmes trop tôt à mon goût. J’aurai voulu être demain. Qu’est-ce, ce café des Oiseaux ? Qui, allons-nous rencontrer ? Quels thèmes aborderons-nous ? Qu’a-t-il deviné de mon impatience ?

Nicolas BLANDIN, le 16 Novembre 1915

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