Chronique n°6: Bar-le-Duc : la rencontre

Dans mes deux dernières chroniques, j’ai parlé des réfugiés et des bombardements à Bar-le-Duc.  Aussi, je me suis affranchi de la chronologie ;mais cela me tenait tellement à cœur. J’ai voulu, par là, donner la priorité à tous ces malheureux, les déracinés et les meurtris. Certes, nos soldats au front accomplissent chaque jour des merveilles de courage. Mais, ici, l’abnégation silencieuse et l’acceptation stoïcienne des souffrances imposées par un ennemi implacable, constituent une forme sublime de l’héroïsme qui déteste le tapage et la publicité. Ainsi, j’ai donc rendu l’hommage qui leur était dû. J’ai accompli avec respect mon devoir.

A présent, il convient de reprendre le récit en respectant le déroulement du temps et des faits. Je me suis installé rue du Cygne, au centre de la ville. Le propriétaire du logement, Albert Heymes, ami de mon directeur, l’a mis généreusement à ma disposition et pour une durée illimitée… Je crois savoir qu’il est assez fortuné. Je suis locataire juste au dessus de la librairie Jeanne d’Arc. Cela me convient parfaitement! Le lendemain de mon arrivée, en fin de matinée, M. Heymes me rend visite. Sans s’attarder dans les présentations, je suis invité à le suivre pour une courte promenade et un déjeuner près de la gare. Cet homme, d’une soixantaine d’années, énergique, vif, dévoile un caractère affirmé et une autorité naturelle. Je sens que ce contact me sera très précieux. Flair de journaliste. Il connait tout Bar-le-Duc : les élus politiques,  les responsables militaires, les sociétés d’entraide… Il possède une culture étendue et une disponibilité évidente. Enigmatique, je ne connais rien de sa vie mais je la devine extraordinaire. Peut-être voudra-t-il, un jour, m’en dire quelques bribes ?

Nous voici place de la gare. Au centre se dresse un monument émouvant dédié « Aux Enfants de la Meuse morts pour la Patrie ». Il me raconte brièvement son histoire. Erigé en 1900 grâce à une souscription, le groupe en fonte du sculpteur Paul Roussel symbolise la France : elle accueille dans ses bras un soldat mourant qui tient la hampe du drapeau de son régiment. Le sujet peut sembler, bien que patriotique, banal. C’est se tromper. Après la guerre de 1870, on a érigé les premiers monuments du Souvenir ; nous avons là une œuvre pionnière. Puisse cette guerre d’aujourd’hui avoir, demain, les mêmes traces de reconnaissance et de mémoire, c’est tout ce que nous souhaitons, tous deux !

« J’ai fait cette guerre. J’étais en Alsace au début d’août 70 ; puis à Rezonville et à Saint-Privat les 15 et 18 du même mois. On s’est enfermé à Metz et on s’est rendu en octobre ! Mais notre drapeau, on ne l’a pas donné aux Prussiens ; on l’a brûlé ! » En l’écoutant, je remarquai qu’il s’animait de plus en plus. On eût cru qu’il tenait, devant moi, l’emblème régimentaire et le livrait aux flammes, juste avant l’arrivée de l’ennemi. Après quelques secondes de silence, il reprit son récit. «  Oui, j’appartenais au 94° RI, dans le corps de Canrobert. Sacré soldat, celui-là ! Vous savez le 94 est maintenant le régiment de la ville. Il s’est installé au quartier Exelmans, il y a plus de trente ans. En 1880, on lui a redonné son nouveau drapeau avec les inscriptions « Valmy, Marengo, Austerlitz, Friedland, Anvers ».  Aujourd’hui, il est au front et fidèle à sa réputation ». A n’en pas douter, d’autres noms de batailles s’inscriront dans ses plis. En effet, dès le mois d’aout de l’année dernière, il a été envoyé au pied des côtes de Meuse, à Hannonville, Herbeuville et Thillot, face aux Allemands et à la plaine de la Woëvre. Puis, au début de septembre, il a participé à la victoire de la Marne. Et, tout récemment, il y a un mois, à hauteur de Souain, en Champagne, ses trois bataillons ont enfoncé deux lignes ennemies. Outre les glorieux soldats, il faut citer les trois chefs de ces unités : les commandants de Sélancy, Darthos et Méalin. Le 94, régiment de la Garde, mérite bien sa devise : « On l’engage pour vaincre ».

Heymes se montra sensible devant mes connaissances sur les traditions militaires et les batailles de la dernière et triste guerre de 1870-1871. Alors, il me fit comprendre qu’il m’apporterait toute l’aide dont j’aurais besoin. D’une tape presque amicale, il m’enjoignit de venir déjeuner. Oui, ce matin j’ai fait une belle rencontre et fort utile…

Nicolas BLANDIN, le 9 Novembre 1915

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