Chronique n°3: La halte à Revigny-sur-Ornain

Depuis déjà un bon quart d’heure le train s’est arrêté à la gare de Revigny-sur-Ornain. Il ne reste plus beaucoup de soldats dans mon wagon. Je pense que c’est le cas pour les autres. Le front de Champagne a réclamé tous les renforts de jeunes recrues pour ne laisser que le personnel d’état-major et de soutien. Naturellement les équipes médicales, encore présentes, sont destinées aux nombreux hôpitaux de Bar-le-Duc.

Je m’interroge sur cette halte prolongée ; la curiosité me pousse à descendre sur le quai. Un agent des chemins de fer me précise que le train ne repartira que dans trois heures. Il faut- me dit-il- attendre l’arrivée de quelques blessés et surtout celle de réfugiés venant du nord de la Meuse. Maintenant il y a de la place pour les accueillir. Je retrouve sur ce quai le médecin et les infirmières partis avec moi de Paris ce matin. Ils savent déjà ce que nous attendons et connaissent leur destination. J’utilise le temps disponible pour m’informer sur la situation dans la région. Au buffet de la gare, je fais la connaissance du directeur. Autour d’un verre, nous discutons des événements survenus au début de la guerre. C’est un témoin de première importance car il est de Revigny et sa femme de Rembercourt, une vingtaine de kilomètres plus au nord. En septembre  de l’an dernier, la région était dans l’enfer.

Je l’écoute attentivement et prend note des détails qu’il me donne ; ils me serviront pour ma chronique au journal. « Tout a commencé dans la région de Sommaisne, autour du 6 septembre. La fameuse contre-offensive française sur la Marne était lancée. Des chasseurs à pied et des fantassins du 106 s’opposaient à la progression de l’ennemi ». Je notai que l’on parlait déjà du 106° RI dont il sera fortement question quelques mois plus tard, en février de cette année, aux Éparges. « Les combats ont duré plusieurs jours, au-delà du 10 septembre. Ma belle-famille à Rembercourt  a eu sa maison complètement détruite. Heureusement, elle était ici, chez moi à Revigny. Pour autant, nous n’étions pas en sécurité. En effet, les Boches ont bombardé la commune ; l’église, la gare et beaucoup d’habitations ont subi d’importants dommages. Les rues étaient encombrées de gravats et présentaient un spectacle de désolation. La majorité de la population avait fui ; seule une soixantaine était restée dont ma famille et celle de ma femme, déjà réfugiée de Rembercourt ». Incontestablement, l’émotion prenait de l’ampleur dans la voix de mon narrateur. Alors que nous nous connaissions que depuis quelques instants, il me parlait librement, franchement comme s’il se confiait à un vieil ami. Il  est des douleurs qui s’atténuent en les partageant. «  Mais, vous pourrez en savoir plus en allant voir le curé, M. Halbin, qui est resté sur place malgré le danger pour apporter toute l’aide matérielle et spirituelle qu’il pouvait. Il a, d’ailleurs, écrit un livre sur tous ces événements. Il pourra peut-être vous donner un exemplaire ! ».

Il me précisa qu’à Revigny, il y a à peine un mois, on avait ouvert le cimetière militaire et inauguré l’hôpital pour y recevoir les blessés du front nord. Je n’eus pas le temps de les visiter mais je me promis d’y aller dès mon installation terminée à Bar-le-Duc. En sortant quelques instants de la gare, j’ai pu mesurer les sacrifices consentis, l’ampleur des dommages et l’afflux des réfugiés. La guerre d’aujourd’hui n’était plus une affaire de soldats. Déjà, en 1870, les populations civiles avaient souffert mais, depuis un an, ce n’est pas comparable. Si une dizaine de départements français conquis vivent sous les lois extrêmement sévères du vainqueur, la Meuse souffre peut-être encore davantage. La guerre se poursuit sur son territoire : les destructions qu’elle subit semblent irréparables et les centaines de réfugiés qu’elle pousse sur les routes, traînant leur peine et leur misère, seront inconsolables. Le martyre de la Meuse continue.

Nicolas BLANDIN, 19 Octobre 1915

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