Chronique n°2 : Le voyage et la relève

Le train est bondé de soldats et je cherche désespérément une place. Arrivé à un compartiment de queue un sous-officier, d’une voix déterminée, s’adresse à un jeune : « Hé, la bleusaille, fais une place au pékin ! ». Le jeune s’exécute immédiatement, met son barda dans l’allée et se serre contre son voisin. A part le sergent, tous paraissent très jeunes avec le visage rasé et leur fine moustache. Ils font partie des tout derniers mobilisés. Combien y en a-t-il eu depuis un an ?

Si ces recrues ressemblent physiquement à celles du début de la guerre, elles ne sont pas revêtues du même uniforme. Bleu-gris, il remplace, depuis quelques mois, la capote bleu marine et le pantalon garance. Le képi, lui aussi a changé de couleur et a disparu maintenant des tranchées. Le soldat a un casque, heureusement beaucoup plus protecteur. C’est l’intendant Adrian qui l’a mis au point. L’équipement paraît aussi nettement plus adapté aux conditions nouvelles de la guerre.

Je n’arrête pas de détailler cette nouvelle tenue, bien française par sa couleur, et surtout d’observer les visages de mes compagnons de voyage. Celui du sous-officier attire mon attention. De profondes rides marquent ses traits. L’âge n’en est pas la cause mais, certainement, l’expérience vécue, les souffrances endurées, les peurs accumulées. Une barbe grise et noire  envahit les joues et le menton. A n’en pas douter cet homme mérite bien son surnom : le Poilu. Je ne sais d’où est venue cette appellation, mais je la trouve bien adaptée ; elle convient parfaitement à nos soldats, à ces paysans de France, frustres et opiniâtres. Le « Poilu », voila une expression qui devrait perdurer, je le souhaite !

Le train à partir de Sézanne s’arrête à toutes les gares/ Fère-Champenoise, Sommesous… C’est le train des relèves. Le front, juste au nord de Reims, est assez éloigné et, évidemment, l’artillerie boche ne peut nous porter ses coups meurtriers. Ainsi, les jeunes mobilisés peuvent rejoindre leurs régiments en toute sécurité. Les Berliet, remarquables camions de transport, stationnent sur la place en attendant leurs passagers. L’armée française a su très tôt se motoriser et semble en avance sur ses alliés.

Tant que le train roule, les soldats ont un air d’insouciance ; ils partagent leurs victuailles, font circuler la bouteille de rouquin, me proposent une rasade, plaisantent, rient… Mais dès qu’il s’arrête, toute joie disparaît. Un lugubre silence écrase l’atmosphère. « C’est mon tour » doit penser celui-ci quand celui-là semble momentanément soulagé.

Il est vrai qu’en traversant la Brie puis les plaines crayeuses de Champagne, je pense à toutes ces batailles qui s’y sont déroulées l’été dernier, à tous ces morts. Je revis les angoisses du mois d’août et le grand espoir de septembre. Je scrute le lointain, vers le nord, là où sont tombés tant de braves, là où ont disparu tant d’illusions. Je cherche le visage du regretté  Charles Péguy dont ses  écrits dans les Cahiers de la Quinzaine ravissaient bien des lecteurs.

Une équipe médicale monte dans le train : un capitaine médecin accompagné de quatre infirmières. Ces dernières constituent la seule présence féminine du convoi. A les regarder, on se prend à rêver…Tout ce personnel se rend, comme moi, à Bar-le-Duc ; les nombreux hôpitaux les attendent. Encore une heure ou deux et j’arriverai à destination. La descente des recrues aux différentes gares et l’arrivée de cette équipe médicale me rappellent la triste réalité de la guerre : tout le pays est mobilisé avec ces femmes qui se dévouent pour soigner au front et celles qui s’épuisent à travailler aux champs et dans les usines, avec ces hommes qui se battent et se sacrifient. Quel lourd tribut exige la Patrie ! Mais pouvait-elle faire autrement ?

Nicolas BLANDIN, 05 Octobre 1915.

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