Chronique n°1 : La gare et la guerre

Maintenant, sur le fronton, la statue de cette femme à l’allure décidée représentant Strasbourg apparaît nettement. Elle lance comme un encouragement aux soldats partant. Pourtant, le sculpteur Lemaire, en 1849, n’avait pas eu cette intention en la réalisant.  

Je franchis les grilles de la grande cour pavée. En août de l’année dernière, devant la foule compacte des mobilisés, des familles, des badauds, elles étaient fermées ; des territoriaux contrôlaient fermement l’accès aux quais réservés seulement aux soldats rejoignant leurs régiments. Quelle différence aujourd’hui ! La foule a disparu. La liesse aussi. Le calme et un silence pesant ont succédé à la cohue, à l’effervescence. Les chansons, les cris, les bravades pour épater, pour se donner quelque courage, se sont évanouis. Beaucoup d’espoir avec.

Je rejoins la Meuse pour plusieurs mois. Là-bas, on se bat dur. Dès le début de la guerre, les combats ont fait rage en Woëvre près d’Etain, plus au Sud, du côté de Rembercourt, au centre dans les bois de la Calonne et sur la Meuse à Saint-Mihiel. Cette année n’a pas épargné, peu s’en faut, la région ; Vauquois, Les Eparges et encore Saint-Mihiel ont été des lieux d’affrontements sans nom et, malheureusement, sans résultats significatifs.

Je traverse le hall d’entrée qui commence à s’animer avec les relèves qui partent et…les blessés qui arrivent. La tristesse enveloppe tous ces voyageurs sans billet. Les visages montrent une gravité infinie. On éprouve quelques difficultés à percevoir ce qu’il y a derrière ces regards. Ce soldat, sur le brancard, veut exprimer une sorte de soulagement mais une pudeur indicible le lui interdit ; il pense à ses camarades laissés au front. Les yeux de cet autre, appuyé au bras d’une infirmière, laissent deviner toutes les horreurs entrevues. Que vais-je découvrir par moi-même, en dehors de tout ce que j’ai pu lire depuis un an ?

La relève s’apprête à partir. Sa détermination est aussi manifeste que sa stupeur à la vue des blessés qui débarquent du train sanitaire. C’est cela la guerre fraîche et joyeuse ? C’est cela la course rapide pour aller à Berlin ? Et pour combien de temps encore ? Je sens que toutes ces questions lancinantes traversent l’esprit de la plupart des nouvelles recrues. Pour elles, il n’est pas question de se dérober à son devoir. Mais qu’il est, à cet instant, pénible de l’accomplir…

Je mesure, au fur et à mesure, que je m’approche de mon wagon, la souffrance des hommes que je croise. Elle est égale pour tous : crainte et pitié pour les uns, regret et souffrance pour les autres. Lorsque j’écrirai mes chroniques pour mon journal, je témoignerai pour ces hommes. Mes phrases n’expliqueront pas les plans de guerre, les manœuvres exécutées, les faux succès obtenus et les vrais défaites édulcorées. Non, mes mots dévoileront les sentiments des combattants, ceux que leurs regards expriment encore mieux que leurs paroles. Mes mots présenteront les conditions de vie au front et à l’arrière. Mes mots seront au service de ceux qui servent. La grandeur de ces hommes c’est le quotidien de leur vie.

Les portes claquent. Sur le quai, un agent des chemins de fer siffle le départ. Le son strident agace. Le train s’ébranle lentement. J’éprouve une sorte de malaise dont l’origine est indéterminée. Elle le rend encore plus désagréable.

La gare de l’Est est, depuis août 1914, le lieu le plus triste du monde !

Nicolas BLANDIN. 22 septembre 1915

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